• Accueil
  • > Recherche : blog pierre vaissière

Résultats de votre recherche

Un pertuis où coule la vie

Posté par Pierre Vaissiere le 2 novembre 2010

pertuisdanslanuit.png 

Publié dans Histoires d'humains | Pas de Commentaires »

moins gentillets, plus graves

Posté par Pierre Vaissiere le 18 octobre 2009

Hakum

Hakum est un sorcier. Les étrangers, ils disent chaman. Lui, il n’a jamais su pourquoi.

Quand ils lui ont demandé de faire la pluie, il s’est mis à pleurer.
Quand ils lui ont demandé de faire le feu, il s’est mis en colère.
Quand ils lui ont demandé de faire le vent, il a gémi.
Quand ils lui ont demandé de faire la terre, il a creusé un trou, s’y est allongé après leur avoir demandé de l’y ensevelir. Ce qu’ils ont fait avant de s’en retourner chez eux.

Alors, seulement, Hakum a pu trouver la paix.
 

.

différence

Chez les Phuté, lorsqu’un membre de la tribu est très grand, on remonte le linteau des portes, si c’est possible, ou on creuse le sol au niveau du seuil, si c’est possible. Parfois, on fait les deux si on juge cela plus malin et si c’est possible.

Chez les Balourou, la tribu qui s’est établie au sud, on demande aux hommes les plus grands de se courber.

Chez les Kafouyeu, la tribu du nord, on leur coupe les pieds et on leur verse une rente pour les inféoder.

Ailleurs encore, dans d’autres tribus de l’est et de l’ouest, on leur coupe la tête.

.

propriété

Klormuck et Klurmock étaient ravis. Ils avaient économisé jusqu’à leur dernier sou pour s’acheter ce “vrai coin de paradis”, comme on le leur avait vanté à l’Agence. «Un vrai coin de paradis, vous verrez…» leur avait-on affirmé.
Aujourd’hui, justement, ils étaient venus voir.

De loin, ils avaient trouvé ça plutôt joli, quoiqu’un peu petit. Et quand ils avaient vu la forme toute en rondeur, ils s’étaient demandés comment s’y prendre pour suivre les plans de leur future maison que l’architecte de l’Agence avait soigneusement tracés.
Plus que quelques instants, et leur engin se poserait.

De près, c’était bien, même très bien et surtout beaucoup plus grand que ce qu’ils avaient cru n’être qu’un ballon immense, certes joliment coloré, mais rien qu’un ballon. C’était une plaine fleurie de vraies fleurs, une forêt de vrais arbres de bois et de feuilles, une verdure de vraie vert chlorophylle, un petit ruisseau de vraie eau courante où s’ébattaient de vrais poissons avec des arêtes et de la chair autour, et de la peau, et des nageoires pour nager; c’était aussi une mer pour accueillir la rivière qui, grossie par d’autres rivières était devenue fleuve; des montagnes pour arrêter les nuages et leur faire rendre l’eau qui gonflerait les ruisseaux; un  soleil, une lune et un ciel pour les appeler au voyage au cas où la nostalgie les prenne. C’était le rêve.
Exceptée cette maison sur leur terrain.
S’étaient-ils trompés d’endroit?
Dans le doute, ils avaient cosmofaxé à l’Agence. La réponse ne s’était pas fait attendre: c’était bien là. Et d’ailleurs, leur acte de propriété le certifiait.

Qui pouvaient donc bien être ces étrangers qui, au mépris du droit le plus élémentaire, s’étaient installés sur leur terrain?

Klormuck et Klurmock n’étaient pas arrivés seuls. D’autres, avec eux, étaient venus prendre possession des lieux. Et tout comme eux, ils n’avaient pu que se rendre à l’évidence: pas un terrain, dont ils étaient propriétaires, qui ne fut construit.
Ils avaient bien essayé de parler aux étrangers, mais ceux-ci les avaient reçus à grands renforts de quolibets et d’injures, vite suivis de tirs de cailloux de fer qui faisaient un bruit d’enfer.

Klormuck, Klurmock et tous les autres avaient rembarqué, très fâchés et assaillis de doute.
Se pouvait-il que L’Agence ait mal fait son travail quant à l’acquisition des droits de propriété sur cette planète perdue aux confins de la voie lactée? Se pouvait-il qu’elle n’ait pas suivi la procédure habituelle et qu’elle ait agi au mépris des règles de l’art en cette matière? 
Non.
Ce qui fut confirmé par un fax émanant de l’Agence et dûment authentifié par un dignitaire, lui aussi du voyage.
Le conseil s’étant réuni, décision avait été prise de donner une leçon aux intrus. Après tout, Klormuck, Klurmock et leurs concitoyens n’étaient-ils pas dans leur droit? N’avaient-ils pas durement, honnêtement et loyalement acquis ce lopin de Terre?
Une leçon, ce ne serait là que justice.
Vu d’en-haut le lâcher de bombes à neutrons fit comme un très joli bouquet de feu d’artifice, puis ce fut le silence.

 .

 .

..

l’être d’argile

«Nés de la mère, nés de la terre, portés par les flots amniotiques, rejetés, éjectés, déposés dans l’espace, peut-être encore une nouvelle fois, comme d’autres fois déjà. Comme toujours.
Puis le feu aux poumons. Terre, terre!
échoués sur l’île aux hommes, à cent lieues de la mère nourricière, déposés ou jetés dans les bras d’une autre nourrice –la Terre– dont on ne sait l’accueil.
Nous sommes les Chuahuapec, oiseaux des grands voyages. »
Pour les Chuahuapec, le ventre de la mère les modèle, le ventre de la Terre les nourrit pour, plus tard, les dévorer avec volupté.
Ils disent vider de leur substance leur mère puis leur Terre, pour finir par rendre naturellement ce dont ils ont profité, au grand festin des vers où ils sont conviés.
«Nous sommes êtres de sang et de chair, mais avant cela, nous sommes espace ou infini, feu, air, eau. Issus de l’espace et de la Terre, nous en avons les composantes tangibles et mesurables, mais en recevons aussi les principes non tangibles, et non encore mesurables. L’espace nous insuffle l’esprit qui nous guide; la Terre nous offre l’énergie qui nous anime.
Usant de l’espace, du feu, de l’eau, du minéral, et les unissant, l’alchimie créatrice nous fait émerger du chaos.
C’est à cette alchimie que nous faisons appel pour éclairer les zones d’ombres qui nous habitent, nous cernent, et nous empêchent d’avancer.
Nous sommes Chuahuapec, nous sommes voyageurs. »
Yakhou n’était toujours pas revenu du voyage de la chasse. Chez les Chuahuapec, la chasse était plus un périple qu’un simple voyage.
Il était parti seul pour la lunaison, devant tuer au moins cinq êtres de l’air, cinq êtres de l’eau, cinq êtres de la terre, et cinq êtres de l’ombre, comme cela devait se faire.
La première nuit, il l’avait passée à rêver ses quatre fois cinq proies. Les Chuahuapec ne disent pas “rêver à quelque chose” ou “rêver de”, mais ”rêver quelque chose”. Pour Yakhou, rêver ses quatre fois cinq proies, c’était devenir leur esprit pour les habiter. C’était avoir la révélation.
à l’aube, Yakhou saurait où, quand et comment il tuerait ses proies.
On était entré dans le dernier quart de Lune. Yakhou le chasseur avait mené à bien sa mission, et il finissait d’enterrer sa dernière proie, un tatou géant long de presque deux de ses pieds, qu’il  venait d’abattre.
Sitôt une proie tuée, le chasseur chuahuapec la dépèce, la roule dans d’immenses feuilles après l’avoir recouverte d’un mélange d’écorces  pilées et de graines. Il peut alors l’enterrer.
Ainsi préparé, le gibier est à l’abri de toute putréfaction, et aucun animal ou insecte ne saurait le dévorer. Il ne ramènera au village que ses dernières prises, s’il est à moins d’une demie journée de marche.

Cinq bons jours de marche le séparant de sa tribu, le chasseur chuahuapec ne ramènerait rien, à moins qu’il ne tombe sur une proie quelques heures avant son retour. Yakhou était satisfait: dans dix jours, lorsque la tribu viendrait, il y aurait de quoi se nourrir.
Perdu dans ses pensées, il n’avait rien entendu ni vu venir. C’est au bruit de l’air au-dessus de lui qu’il sut que c’était un jaguar. La bête avait eu le temps de le lacérer et de lui disloquer le corps avant qu’il ne lui pourfende le poitrail, de bas en haut. Il s’était retrouvé écrasé sous son poids, une douleur fulgurante dans le bas du dos.
Comme le font les bêtes, il s’était traîné jusqu’au premier trou de boue qu’il avait trouvé où, disloqué et en état de choc, il avait perdu connaissance.
La nuit et le froid l’avaient sorti de sa torpeur.
Le froid. Yakhou se savait brûlant, mais il n’avait jamais ressenti un tel froid. Il sut tout de suite que les esprits de la brume venaient de décider de l’ôter à la terre. Mais il sut aussi que, là-bas, les siens oeuvraient, car ils savaient.
Yakhou s’était allongé. Sous ses doigts, il avait senti la fraîcheur et la douceur rassurante de l’argile. Terre et eau. Alors, se laissant gagner par le feu de la fièvre, il avait fermé les yeux, laissant le doux linceul de la brume l’envelopper.
L’ayawaska l’avait déjà mené bien au-delà du pays des rêves, mais le territoire où il se trouvait maintenant était tout autre. C’était un lieu sans espace d’où il voyait un corps moribond, le sien, qu’il venait de quitter.
C’était un lieu sans espace, mais lui, Yakhou, était espace. Espace et forme. Il était espace et il était forme; il était temps et il était matière. Il avait pris forme dans un ailleurs sans réalité, mais lui était bel et bien réel.
Il était allongé, presque entièrement immobile, un bloc d’argile sur le ventre, que ses mains roulaient, pétrissaient, malaxaient, caressaient, modelaient. C’était comme si ses bras, ses mains, ses doigts avaient eu leur propre vie. Et là, sur son ventre, entre ses doigts agiles, commençaient à se dessiner les contours d’une forme humaine.
Alors, il comprit.

Il s’était mis à l’ouvrage de tout son coeur, roulant l’argile entre ses doigts, modelant une jambe, l’affinant, la lissant avec le pouce.
Arrivé au dos, il avait dû s’y reprendre à deux reprises. Par deux fois la terre s’était brisée entre ses doigts et, par deux fois, la douleur avait explosé dans sa tête. Modelant une épaule, ses doigts avaient dû extraire un éclat de griffe, acéré.
Au fur et à mesure qu’il donnait forme à l’être d’argile, l’être de chair meurtrie se reconstruisait. Lentement, avec une extrême délicatesse, Yakhou avait réparé les os brisés, pansé les plaies, appliqué du baume sur les blessures, et l’être de terre avait fini par paraître.

Yakhou le chasseur avait appelé le vent, et  le souffle était venu donner vie à l’être de terre.
Il avait appelé l’eau, et la pluie était venue nettoyer ses souillures.
Il avait appelé le feu, et le feu était venu  l’éclairer.
Pour faire paraître l’homme d’argile dans toute sa plénitude, il avait enfin appelé la terre. Pour cela, il avait dressé la figurine debout sur les jambes, pieds posés de part et d’autre de son puits de vie. C’est ainsi que l’esprit de la terre était revenu, c’est ainsi que s’était animé le corps de chair de Yakhou.
Enfin Yakhou le chasseur était apparu dans toute sa plénitude, lorsque les siens lui avaient ouvert les paupières.

L’un d’entre eux lui insufflait de l’air dans les narines, tandis qu’un autre finissait de le laver. Un troisième attisait le feu pour le sécher et pour faire la lumière.
Le quatrième tenait précautionneusement une petite figurine d’argile au creux de ses mains.
 .

. .

obéissance

Hans  croyait que, pour être aimé, il fallait plaire aux autres, se comporter comme ils l’attendaient, afin de devenir ce qu’ils souhaitaient qu’il devienne.
En se comportant de la sorte, Hans leur faisait plaisir, mais ça l’amenait à faire des choses contre lui-même, causant du déplaisir à cette partie de lui qui avait fini par lui tourner le dos. Il lui avait menti, l’avait trompée, l’avait bafouée parfois. Et un jour, malheureuse car se sentant mal aimée, elle s’était réfugiée en un lieu de son coeur qu’il ne pourrait atteindre.

Petit, il lui avait fallu obéir, car comment faire autrement puisque la dépendance est inhérente à l’enfance? Un peu plus tard, il ne s’était jamais résolu à se révolter, quelqu’injustice on lui fit. Par crainte de déplaire et de ne plus être aimé, ou par peur de recevoir une correction, ce dont on l’avait plusieurs fois menacé.
à l’école, il avait bien travaillé, non pas pour la joie d’étudier et d’apprendre, mais par hantise de ramener de mauvaises notes à la maison.
Hans avait grandi, travaillant d’arrache-pied afin de donner le plus de satisfactions possible à son entourage.
Il avait fini par oublier pourquoi il se devait d’obéir. Pour “faire avec”, il s’était fabriqué de toutes pièces un système dans lequel il importait plus que tout de travailler et d’obéir, répondant sans faille aux attentes de ceux portés au commandement et à l’autorité. Il s’était installé de fait dans la soumission, respectant ses parents, ses chefs, ses supérieurs, car très vite il avait estimé n’être estimable et appréciable qu’à la seule condition de leur prêter allégeance et obéissance.
Devenu soldat, c’était un élément discipliné, exécutant les ordres sans jamais faillir, avec un sens aigu du devoir.
Aveuglément obéissant, acquis au principe du “on n’est pas là pour se poser des questions”, obtempérant aux ordres par avance, Hans était de toutes les missions exigeantes pour lesquelles on ne pouvait courir le moindre risque qu’un manquement à la discipline aurait induit. Il était inconcevable qu’il pût rechigner à un ordre donné, comme il était impensable qu’il pût se dérober à une quelconque mission: on pouvait compter sur lui.

Un jour, il avait reçu l’ordre de tuer un enfant. Alors, et parce qu’il ne savait plus qu’obéir, il l’avait fait.
à l’instant crucial de tirer, il avait bien senti qu’en faisant cela il tuerait le peu d’enfance restée nichée en lui, très profond, là où ça le serrait comme dans un étau, mais le coup était parti, libérateur. Libérateur aussi le sentiment du devoir accompli qui, dans l’instant, avait chassé les ombres.
Mais il sut très vite qu’il venait d’anéantir le peu de rêves et d’espoirs qui lui restaient, y compris ceux de gloire qu’il avait tant caressés.

.

la guérison de Zok

La vie avait prié la mort de faire son office. «Le plus proprement possible», lui avait-elle suggéré.
Il y avait eu quelques répétitions, histoire de préparer aux larmes ceux qui resteraient, mais c’en était resté là un bon petit moment. De ces moments qu’on trouve toujours trop courts, l’illusion se chargeant de faire croire aux hommes que, tant qu’il y a du temps, on a le temps.

Cette fois-ci, chacun avait compris que le moment était venu, et à sa façon, chacun avait accompagné le voyageur à l’embarcadère, simple ponton de bois. Alors même que la barque y était encore amarrée, on en avait vu certains agiter leur mouchoir, en guise d’adieu. On en avait vu d’autres se cacher pour pleurer, histoire de ne pas montrer leur peine et de ne pas en rajouter à celle de celui, aimé, qui partait. On en avait vu faire semblant d’être affligés, ou d’autres faire semblant de ne l’être pas. On avait vu toute une humanité bien ordinaire, désemparée comme seuls les enfants savent l’être. Parce que la mort est un mot difficile à prononcer, on avait tellement perdu l’habitude d’en parler qu’on ne savait plus rien en vivre, ou pas grand-chose.
Enfin, les sages avaient largué les amarres, libérant le bateau et son passager, du même coup. Tous deux étaient partis au fil de l’eau, rejoindre l’immensité.
Dans la brume naissante, on l’avait vu se dresser à l’avant du bateau. Il avait déplié les bras, et, les écartant, s’était retourné vers ceux de la tribu restés sur la berge. «Je respire! » leur avait-il crié. « Je respire…»
On avait encore entendu quelques mots, puis plus rien quand, battant des ailes, il s’était envolé.

Grelotter de froid et d’humidité, lorsqu’on a le coeur en peine, est un bon moyen pour reprendre pied dans la réalité. Il en est d’autres, comme crever de chaud  sous un soleil ardent. On dit “crever de chaud”, sans même se rendre compte que vivre cela, c’est déjà vivre, c’est encore vivre, c’est au moins vivre.
Après un instant de partage où personne n’avait vraiment su partager, chacun était rentré dans sa hutte. Le vrai chagrin, c’est quelque chose qui se consomme de soi à soi, chez soi, en égoïste. Un chagrin, c’est à soi, et rien qu’à soi. C’est un des seuls biens qu’on a en propre, et qu’on protège si bien que nul ennemi, nul voleur, nul sorcier ne peut s’en approcher pour s’en saisir.
Les hommes sont ainsi faits que nombreux sont ceux qui préfèrent se laisser mourir plutôt que de partager leur peine.

Loum le pêcheur était mort.
On avait levé une assemblée pour le regretter, pour l’honorer et pour le pleurer, mais surtout pour que chacun puisse pleurer sur soi, comme le font les orphelins, pensant aux étreintes envolées ou à celles qu’ils auraient aimé avoir.
Loum parti, Xéla, sa compagne restée seule dans sa hutte n’avait plus eu, pour toute vraie visite, que l’absence. Le vide était venu avec le silence dont elle se nourrissait, désormais, à satiété.
On ne marche pas si longtemps aux côtés de l’être aimé sans en payer le prix, surtout lorsqu’il a fallu maintes fois l’enfanter, le porter, le guider, le soutenir.
Parce que la vie l’avait forgée ainsi, forte, exigeante, prenant sur elle et ne sachant s’abandonner pour ne l’avoir pas appris, Xéla avait résisté aux larmes naissantes.
«Il n’y a qu’un faible pour ne pas garder la tête haute, ne pas tenir son rang et ternir son image!» se rassurait-elle.
Parce que Xéla se voulait fière, forte et fidèle à ce qu’elle était, comme toute femme de pêcheur qui se respecte, elle avait tenu seule ou presque, face à son chagrin qu’elle n’avait jamais vraiment convié à prendre place en elle.
Fidèle et attachée à Loum qu’elle s’imaginait perdu sans elle, à ne pas même savoir repriser ses filets, là où il devait être maintenant, elle aussi était perdue, sans lui. Son âme malade avait prié la vie d’appeler la mort. Qui était venue la guérir.
Lorsqu’il n’y a plus qu’une once de cire et que la mèche a trop brûlé, il est temps pour la bougie de s’éteindre.

Zok et Loum, son père, avaient marché sur des chemins si différents qu’ils ne s’étaient que très peu croisés : jamais ils n’avaient jeté leur filet ensemble. Lorsque Zok avait su le temps compté pour son père, il avait pris le même sentier que lui, avait couru pour le rattraper, et le retrouvant, l’avait accompagné jusqu’à l’embarcadère. Jamais il n’aurait aux lèvres le goût amer de l’indifférence et de l’oubli. Il lui resterait juste, quelque temps, un petit arrière-goût salé, mais ce serait celui des pleurs ravalés.
Les hommes s’imaginent souvent une vie sans larmes, sans se demander ce que serait le jour sans la nuit, la chaleur de l’été sans le froid de l’hiver, l’abondance sans  le manque.
Loum avait quitté la terre, y laissant Xéla sa compagne, et Zok son fils.
Loum disparu, Xéla n’avait su continuer de vivre.
On avait levé une assemblée pour la regretter, l’honorer et la pleurer, mais surtout pour que chacun puisse pleurer sur soi, pensant aux étreintes perdues ou à celles qu’on n’avait jamais eues.
Zok l’orphelin avait accompagné sa mère jusque sur le ponton. Il l’avait soutenue, l’avait portée, lui avait prodigué ses soins, aidé en cela par Déïla sa compagne. Il avait bien pensé un instant donner la pièce à un passeur pour rejoindre l’autre rive, y renonçant finalement pour les siens, mais aussi pour cette vie qu’il sentait vibrer en lui, malgré l’étreinte glacée du sentiment d’abandon qui lui serrait le coeur. En restant de ce côté-ci du fleuve, et quoiqu’il ait vendu les filets de son père à jamais restés vides, il avait choisi de vivre.

Zok n’avait pas attendu que ses parents fassent le grand voyage pour prendre l’héritage qui lui revenait, et très tôt il avait pris de l’un ou de l’autre ce qu’il pensait devoir lui revenir: la générosité, le sérieux, la nostalgie des nomades, la tristesse poignante des départs réitérés, auxquels, pour survivre, il avait rajouté l’humour acerbe que donnent les grandes blessures, et cette façon de toujours tenir coûte que coûte, sans jamais s’abandonner.
Comme il s’était senti privé d’amour, lorsque enfant Loum et Xéna le quittaient pour partir courir le fleuve, il s’en était fait une croyance. Plusieurs fois il s’était retrouvé seul, et ni les vieilles qui le nourrissaient, ni les jeux avec les autres enfants, ni les coquillages multicolores que ses parents rapportaient de leur pêche n’avaient réussi à étouffer le sentiment d’abandon et de tristesse qui avait germé en lui.
Cependant là au moins était son bien, son seul bien que rien ni personne ne pourraient lui prendre.
Les expériences de vie étaient venues nourrir ce sentiment, confirmant et renforçant cette croyance qu’il s’était fabriquée voyage après voyage, départ après départ, mort après mort.

Malgré tous les méandres poissonneux que Loum avait mis tant de temps à découvrir, Zok n’avait jamais voulu devenir pêcheur. Tout enfant, les sorciers de la tribu l’avaient repéré pour sa vivacité d’esprit autant que pour l’intérêt émerveillé qu’il portait aux choses de la nature. Ils lui avaient enseigné les plantes, les animaux, les hommes, le ciel et ses innombrables lucioles, pour finir par l’initier aux mystères de la vie. Zok était devenu chaman, et on venait de loin, toutes tribus confondues, pour les conseils avisés qu’il dispensait à chacun. S’occuper des autres, leur prodiguer des soins, les consoler, leur concocter des remèdes dont il avait le secret… c’était là un de ses rares grands bonheurs. C’était alors le calme, parfois même la sérénité, mais à trop se tourner vers les autres, il avait fini par se détourner de lui-même et de son âme qu’il avait perdu l’habitude d’écouter. Et lorsqu’elle se mettait à pleurer et à l’appeler au secours, il ne savait plus l’entendre.

Bien sûr, il y avait Déïla et les enfants. Sans eux, peut-être aurait-il pris la barque et traversé le fleuve. Déïla avait fait de son mieux, lui disant à peu près la même chose que ce que son âme lui aurait dit s’il l’avait écoutée. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il n’avait pu entendre les mots de consolation de sa compagne.
Zok avait bien failli se laisser emporter par celle qui était devenue sa vraie maîtresse, la tristesse, mais les membres de sa tribu –les Pakhao– réunis en conseil n’avaient pas voulu en entendre parler.
«Nous ne voulons pas entendre parler de ça!» avaient-ils clamé en choeur.

Ils avaient fait quérir la plus grand guérisseuse de la nation Hualpatec dont faisait partie la tribu. C’était une fillette âgée d’à peine cent dix lunaisons, en paraissant moins encore.
On avait dressé la hutte de soins, et les rituels avaient pu commencer.
  Lala –c’étai le nom de la fillette guérisseuse– avait fait s’allonger Zok sur la natte de soins. Avec les poudres qu’elle avait préparées, elle l’avait peint aux couleurs de soin : du rouge des pieds jusqu’aux hanches; orange et bleu pour le ventre; jaune pour l’estomac. Elle avait mis du vert et du rose pour la poitrine; du bleu et de l’indigo pour le visage; finissant par du violet sur le sommet du crâne qu’elle avait rasé.
Elle avait psalmodié le chant de guérison, presque comptine enfantine dont les paroles étaient ses sourires d’enfants, à peine audibles, mais qu’on pouvait entendre, pour peu qu’on dressât l’oreille. C’est pourquoi elle avait haut dressé les deux oreilles de Zok.
Les sourires d’enfants, il n’y a pas mieux pour ouvrir les coeurs. Lala le savait, qui avait bien compris que Zok s’était détourné de son âme pour oublier qu’elle avait mal.
Quand Zok put à nouveau entendre les murmures de son âme, Lala l’envoya se promener au Pahocha, ce qui signifie à peu près le “pays de la vision du réel”.
Zok s’y était vu tel qu’il ne s’était jamais vu.
Parce que le miroir du réel l’avait montré à l’envers, il s’était d’abord imaginé avoir la tête en bas. Mais quand il s’était rendu compte que dans le Pahocha, il était bel et bien debout sur ses deux pieds ancrés en terre, il avait compris que, toujours, il avait vu et perçu le monde sous un mauvais angle. Il l’avait perçu non pas tel qu’il était, mais tel qu’il se l’était imaginé pour ne pas avoir à s’y fondre tout à fait et surtout pour ne pas avoir à fondre.
De Xéla, il avait hérité cette force lui permettant de toujours rester debout, mais cette force avait fini par l’emprisonner.
Lala lui avait demandé de ramener en lui ce qu’il avait trouvé là-bas, au Pays de la vision du réel.

S’étant allongée près de lui, elle lui avait tenu la main un instant, avant de le prier de se relever.
«Lève-toi, reste debout près de moi, regarde-moi sans rien dire. Hume la brise restée dehors, use de tes yeux pour regarder le ciel resté dehors, et sens le sol sous tes pieds, là, dedans. Ne dis rien.»
Il avait senti l’haleine du vent, il avait vu le ciel, il avait senti la terre sous ses pieds.
Lala avait murmuré : «Je suis toi. Je suis ton corps de chair, je suis tes pensées. Non… ne dis rien. Je suis toi, et debout devant moi est l’âme de Zok, qui s’est réveillée et se rappelle à lui, se révélant à moi. Je suis toi et peut-être vais-je partir si rien ne change, car nous ne pouvons, ni toi ni moi, continuer ainsi. Nous nous sommes coupés l’un de l’autre.»

Zok s’était d’abord senti entre maladresse et orgueil, mais l’air de reproche de la fillette guérisseuse l’avait ramené à plus d’humilité. Et puis, n’avait-elle pas fait tout ce chemin pour l’aider ?
Il s’y était mis, y croyant plus ou moins, et sans qu’il s’en aperçoive, ses paroles s’étaient mises à couler, venant enfin du coeur, se frayant un chemin par la brèche que Lala venait d’ouvrir.
S’adressant à Lala étendue devant lui, mais à travers elle s’adressant à lui-même, il avait reconnu sa dureté, sa rigidité, son exigence. «Oui, j’ai été dur avec toi, j’ai été rigide, je me suis montré exigeant, et même lorsque tu étais las, je ne t’ai laissé ni répit ni repos».
Se parler à soi-même et à voix haute, ça lui avait fait tout drôle. Sans savoir ni pourquoi ni comment, il s’était lentement attendri devant ce corps qu’il ne pouvait percevoir autrement que comme étant le sien. Un sentiment profond avait pris naissance là où la vie prend vie, et une lame de fond était venue s’échouer au bord de ses yeux, roulant jusqu’à ses lèvres. La clarté  était venue, lui montrant dans l’instant que, pour se débarrasser de ce sentiment d’abandon qui le rongeait, il lui faudrait s’abandonner, totalement.
Il s’était abandonné totalement, et une source tiède s’était mise à couler de lui et en lui. Ce ne furent d’abord que quelques petits filets d’eau, mais lorsque la voie eût été tracée, ce furent de violents courants, puis des vagues gigantesques.
La tristesse avait été emportée.
Les spasmes convulsifs qui l’avaient agité, lui et son corps, s’étaient faits moins violents, laissant la place à quelques derniers sanglots que pas un instant il n’avait songé à réfréner.
La paix était revenue avec les mots.
Zok avait remercié son corps guérisseur d’avoir toujours été fidèle, de l’avoir porté, quoi qu’il ait pu se passer, malgré ce qu’il avait pu lui faire endurer. Il lui avait même avoué le trouver finalement et quand même beau. Il lui avait dit regretter de ne lui avoir donné ni la joie, ni l’affection, ni la tendresse, ni le calme qu’il aurait pourtant mérités. Parce que lui seul pouvait enfin se donner tout l’amour dont il s’était cru privé, il avait décidé, là, de s’aimer à travers ce corps guérisseur.
Avec une extrême délicatesse il s’était approché de Lala –son corps d’un instant–, s’était allongé à son côté, lui avait pris la main qu’il avait serrée avec tendresse. L’image de ses parents et de leur embarquement sur le ponton s’était imposée, lui faisant venir des larmes. Mais c’étaient des larmes de joie.
L’ensommeillement l’avait pris.
Lorsqu’il avait ouvert les yeux, Lala était partie, ne laissant d’elle que sa présence.
La hutte de soins avait été démontée, et des rais de lumière perçaient à travers l’épais feuillage de la forêt.

Il n’y avait personne, mais Zok n’était plus seul. La paix était revenue en lui.

.

.

les Zimpi

Lorsque les étrangers et leurs drôles de machines étaient arrivés, venant de là où les Zimpi, dans leur grande sagesse, n’étaient jamais allés, ces derniers s’étaient tout de suite douté que ça n’allait pas être du gâteau de manioc. Très vite ils s’étaient demandé s’ils n’auraient pas à les reconduire aux confins des champs du réel.

«Nous vous apportons la lumière » avaient dit les étrangers, pleins de cette assurance condescendante qui faisait sourire les Zimpi. Certes, les yeux jaunes de leurs machines étaient lumineux, mais dans cette petite peuplade perdue de cette région reculée, on ne voyait vraiment à quoi ça pouvait sérieusement servir.
« ça sert à quoi ?» avait interrogé Fopalaluifer, le chef.
Avant de répondre, celui que les autres appelaient ingénieur avait réajusté ses lunettes pour prendre l’air pénétré de ceux qui se donnent de l’importance.
— Avec ces yeux-là, tu peux percer la nuit.
— Ah ! bon. Et une fois qu’on a percé la nuit et qu’elle est pleine de trous de jour, on fait quoi ? On t’achète une machine avec des yeux noirs pour qu’elle perce le jour et rebouche les trous qu’elle aura creusés la nuit? La nuit, nous, on dort. Et si tu veux mon avis, tu ferais mieux d’en faire autant.
Le chef avait tourné les talons puis rejoint sa case d’où, tout à l’heure, les intrus l’avaient sorti alors que tombait la nuit, pour lui montrer leur magie.
« J’t’en foutrais…» avait marmonné Fopalaluifer avant de s’endormir.

Au matin, le chef avait eu du mal à reconnaître les visiteurs. «Les moustiques seront gros et gras cette saison » avait-il pensé, rigolard. Les visages boursouflés l’avaient presque mis de bonne humeur.
Les étrangers avaient attaqué sans perdre un instant, l’ingénieur y allant de ses boniments qu’il appuyait de réajustements optiques.
«Nous vous avons apporté des armes et des munitions. Vous pourrez…»
Fopalaluifer le chef l’avait coupé court.
— Les fusils, on connaît. Contre les hommes, ma foi, c’est efficace. Sans compter que plus on leur tire dessus, plus ils reviennent à la charge. Pour la chasse, c’est une autre affaire. Mais pour les hommes…» Il avait pris un air railleur.
— Pourquoi ce serait une autre affaire ?
Le chef avait expliqué. La forêt; le vacarme des coups de feu; le seul coup de fusil que l’écho transforme en un feu roulant de mille armes; neuf cent quatre vingt dix neuf bêtes qui évacuent le territoire pour une seule qu’on a peut-être à peine blessée. La seule chance de ne pas rentrer bredouille étant alors qu’elle s’écroule de rire.
ça avait duré tout le jour, tout le jour du lendemain, puis le jour suivant du jour du lendemain, en échanges qui, de pas vraiment cordiaux au début s’étaient faits acerbes jour après jour. Arguments après boniments, les étrangers, dans cette sûreté de soi et cette fatuité qui les caractérisaient, n’avaient pas même remarqué les sourires pour le moins bizarres des Zimpi.
 
«Ah! la nature… Le paradis perdu. Dommage que ce soit coupé du monde et qu’il n’y ait aucun confort!» avait hypocrisé l’ingénieur, à la limite de la pâmoison.
L’ingénieur et les autres avaient bien essayé de montrer à ces zoulous –comme ils les appelaient, sans que les Zimpi ne comprennent pourquoi– les avantages de la technologie moderne, mais les zoulous n’avaient rien voulu entendre. Quant à la façon ridicule de ces étrangers de parler de la forêt…

Pour Fopalaluifer, ça commençait à bien faire. L’idée d’envoyer les étrangers voir de plus près le fameux paradis avait germé plus vite qu’une graine de haricot, ce qui veut dire qu’il n’avait pas eu à se creuser longtemps la tête.
«Le paradis…» se répétait-il, songeur.
C’était décidé: Il les emmènerait faire un petit tour en forêt. Ce paradis que les étrangers disaient perdu, il le leur ferait retrouver, il les y mènerait, leur ferait voir. Oui, il leur ferait voir; ils pouvaient compter sur lui. Et si les Zimpi étaient effectivement un peu coupés du monde, les étrangers, bientôt, le seraient tout à fait.

Le chef Fopalaluifer était revenu seul de sa promenade en forêt en gesticulant et criant très fort pour que les siens sachent bien que c’était lui. Ce que font aussi les Jivaros ou Shuars, à ce qu’on dit, proches parents des Zimpi, à ce qu’il paraît.
Les lunettes qu’il arborait fièrement ne lui allaient pas si mal que ça.

 .

grand-père

Les mesures qu’avait prises le Président n’étaient pas très populaires, sauf auprès des grands trusts qui n’ont à proprement parler pas grand-chose à voir avec le populaire.
Avec l’approche des élections, il allait lui falloir redorer son blason devenu de plus en plus terne au fil des ans, pollution aidant: les maladies cardio-vasculaires, les cancers, les allergies et tout un tas de nouvelles maladies dues à la pollution avaient connu un développement égal à celui des bénéfices enregistrés par les trusts.

On ne savait pas qui, des vieux (qu’on appelait alors les personnes du cinquième âge) ou des enfants (qu’on appelait encore les enfants sans trop savoir pourquoi) étaient les plus touchés, mais une grande enquête-jeu menée par les médias officiels allait l’apprendre le soir même au grand public depuis longtemps tombé dans l’infantilisme. à n’en pas douter, la moitié de la planète serait scotchée sur les écrans de télévision pour l’annonce des résultats. Le gagnant serait celui qui s’approcherait le plus du pourcentage exact. La prévision de 78% pour les enfants, donc 22% pour les vieux s’était avérée fausse et bien naturellement stupide, la planète étant très majoritairement composée de seniors, terme que les médias avaient l’obligation d’user pour parler des personnes du cinquième âge.
Le président devait passer déposer son bulletin de participation à la plus grande enquête-jeu jamais organisée (et pour cause, le vainqueur se verrait remettre une somme colossale équivalant au P.N.B. de la Franchouille, vieux pays devenu province et qui, bien qu’appauvri par une exploitation systématique de ses ressources par les trusts du Président avait encore quelques beaux restes.
Son bulletin de jeu remis en de bonnes mains sous contrôle d’huissier, le Président eut tout juste à claquer des doigts pour que son hélicoptère l’enlève.
Direction un hôpital pour enfants (l’avenir du pays, comme aimait à le dire le Président) où une presse à ses bottes l’attendait pour les lui cirer, comme lors de chacun de ses shows.
Ses attachés de presse avaient fait du bon boulot. Comment avaient-ils réussi à trouver le dispensaire le plus pourri du coin? Quels informateurs avaient-ils dû payer? Comment s’y étaient-ils pris pour qu’aucun opposant ne vînt perturber son arrivée en grande pompe? Nul ne le savait, et encore moins le Président qui ne savait rien ni n’avait jamais rien su, n’ayant jamais eu le moindre savoir.
Passer sa vie à obtenir un pouvoir conduit généralement à l’ignorance.
Il n’avait plus eu qu’à faire son cinéma, ce qu’il avait fait après qu’on l’eut maquillé, coiffé, brossé dans le sens du poil et arrosé d’une mixture destinée à repousser les poux, gales, virus, bactéries et autres cochonneries qui ne pouvaient que traîner en un tel lieu.
Courageux jusqu’au bout des doigts (on les lui avait glissés d’autorité dans des gants antiseptiques) il était entré dans une des chambres communes, précédé d’un nuage anti-tout et suivi de sa cohorte de loufiats acquis à sa cause, et pour cause.
Plusieurs gamins étaient là, amenés d’urgence quelques heures auparavant, silhouettes énigmatiques que des bandages avaient transformées en momies, les yeux enflés et clos mis à part. Dans la cage de verre qui séparait les enfants du groupe des visiteurs, on s’activait, on soignait, on surveillait d’un oeil attentif et inquiet des écrans aux lumières sinusoïdales vertes, on agissait.
De l’autre côté les caméras étaient en place, les perchistes faisaient une dernière mise au point, on réglait les projecteurs, les maquilleuses rajoutaient une couche au Président qui parcourait le baratin qu’un de ses fidèles venait de lui concocter.
Au Président et à son équipe, on leur avait expliqué:
«Cinq gamins dans les huit-dix ans. Comme brûlés… Virus, empoisonnement… on ne sait pas encore. Le labo est dessus. La pollution, comme l’autre fois ? peut-être. Les poumons dans un sale état.»
«ça leur a pris comme ça, en quelques minutes… D’abord les yeux. Tout de suite après ils se sont mis à se gratter puis à tousser de plus en plus violemment jusqu’à cracher du sang. Vous auriez vu ça, ils se tordaient de douleur…»
«Les parents, quels parents ? Cinq gamins qui font du skate sur une place où personne ne les a jamais vus. Vous pensez!»
«Comme si c’était pas suffisant, ils ont fait un oedème de la face, avec des lèvres enflées comme c’est pas possible. Avec tout ça et sans compter l’état de choc, comment vouliez-vous qu’ils disent leur nom et où ils habitent ? » 
Dans la cage de verre devenue vitrine quand les projecteurs s’étaient braqués sur elle, un des gamins avait ouvert ses paupières, dévoilant deux yeux rougis,  affolés.
« C’est le moment » s’était dit le Président.
Frappant à la vitre de la cage de verre, il avait attiré sur lui l’attention du gamin, lui adressant maintenant de grands gestes se voulant amicaux.
Les yeux du gosse s’étaient agrandis. Il s’agitait, écarquillait encore davantage ses yeux devenus démesurés, se contorsionnant à un point tel qu’une infirmière était venue à son chevet.
De derrière la vitre le Président l’avait vue défaire les bandes du visage et approcher son oreille des lèvres tuméfiées du gamin. Elle s’était tournée de trois quarts, jetant un drôle de regard en direction de cet homme, sans doute le plus important de toute la planète. S’éloignant un instant du lit du petit malade, elle y était revenue tenant dans sa main ce qui devait être un micro.
Pressentant qu’un sourire de gamin, et pourquoi pas des remerciements redoreraient fichtrement son blason qu’une politique antisociale et anti-écologique avait terni, Le Président avait fait un signe discret à l’équipe télé. « Pas question de louper ça » s’était-il dit, se félicitant de son à propos.
Feuillets en main un type du labo, essoufflé, blouse verte mal fermée dans le dos s’était approché de la vitre, y tambourinait.
« Gaz toxiques plus virus. Pollution. La même chose que l’autre jour, en pire… La totale ! On affine et je reviens, mais il y a peu de chances qu’ils s’en sortent. »
Dans la cage d’isolation qui, tout à coup, n’avait plus rien d’une vitrine, les visages s’étaient tendus; les têtes s’étaient tournées vers le Président.
Lèvres collées au micro que lui tenait l’infirmière et après avoir pris une inspiration au bruit bizarre, regard fixé sur le Président, le gamin avait balbutié «grand-père» avant de refermer lèvres et paupières.

 reprointerditeunblog.bmp

Publié dans | Pas de Commentaires »

gentillets

Posté par Pierre Vaissiere le 18 octobre 2009

la maison

Bon début de matinée. Encore quelques ventes comme celle-là, et la recette de la journée serait assurée.
En sortant de la librairie, Hubert s’était heurté à un rouquin en bleu de chauffe portant une gamate neuve remplie d’outils rutilants, truelles et autres. Il l’avait vu les décharger dans un pick-up bourré à craquer de parpaings et de sacs de ciment.

Sitôt arrivé chez lui, Hubert s’était jeté sur les bouquins qu’il avait achetés. Pendant des mois et des mois, il les avait lus et relus, avait pris des notes, tracé des plans, estimé les coûts sans rien omettre.
Le temps passé mis à part, un cabinet d’architectes n’aurait pas fait mieux.

Au bout d’un an, un dossier digne d’une grande affaire criminelle sous le bras, il s’était rendu sur son terrain où l’attendaient deux énormes camions bourrés de matériaux.
à cause de la maison flambant neuve qui avait poussé en quelques mois, il avait eu du mal à reconnaître les lieux. Il avait presque oublié le terrain constructible qui jouxtait le sien.
Parce que les civilités n’ont jamais fait de mal à personne, il avait sonné à la porte de son désormais voisin.
Un rouquin en bleu de chauffe, les mains tachées de peinture, avait ouvert.
«Excusez-moi» avait-il dit, en s’essuyant les mains sur son bleu de chauffe. «Je viens juste de mettre la dernière touche. Mais ce coup-là, elle est bel et bien finie!»

 l’instant présent

Cette fois-ci, elle allait le lui dire. Elle ne pouvait plus continuer ainsi à réfréner sans cesse ses élans. Déjà la dernière fois…
Puis au moment où elle allait desserrer les lèvres, c’était revenu.

Elle avait quatre ans, alors. Le printemps était suffisamment avancé pour lui avoir permis de faire un très beau bouquet de fleurs des champs. C’est sa maman, qui allait être contente.
Elle était entrée dans le séjour en sautillant, tenant le bouquet dans son dos. Les petites filles adorent faire des surprises à leur maman. Elle avait posé les fleurs sur cette drôle de table pleine de jolis habits tous bien rangés, avec cette drôle de chose en fer et sa ficelle qui sortait du mur, que maman lui avait dit de ne pas toucher, parce que ça pouvait brûler.
Sa maman était arrivée, des gouttes de sueur au front, les bras chargés d’un grand panier plein de linge tout mélangé qu’elle avait posé par terre, en soufflant.
La petite fille avait tout de suite su que sa maman n’aimait pas les fleurs, mais alors, pas du tout. Elle avait su aussi qu’elle devait être une petite fille très mauvaise, puisque sa maman l’avait grondée très fort et lui avait administré une fessée.

Elle ne dirait rien. Elle se tairait, comme elle l’avait fait les autres fois, accrochée à une expérience du passé qui l’avait meurtrie, et par peur de ce qui pourrait arriver.

Parce qu’elle n’avait pas compris que le passé pas plus que le futur n’existent, elle s’était empêchée, désormais, de vivre l’instant présent.

 .

l’absent

On ne le voyait jamais jouer dehors avec les autres enfants.
On ne le voyait pas non plus se promener dans les ruelles du village, ni traîner sur la place, pourtant inévitable.
On ne le voyait nulle part.

Ça avait commencé dès sa naissance, quand ses parents s’étaient aperçus qu’en guise de la fille tant attendue…

Alors, pour ne pas gêner, il s’était fait de plus en plus discret, de plus en plus petit, jusqu’à disparaître tout à fait.

le miroir

La seule et unique fois que Yok s’était vu dans un miroir, c’était le lendemain de ce jour à nul autre pareil où il avait plu tant et tant. Une flaque que le soleil et le vent n’avaient pas encore eu le temps d’assécher tout à fait.

Dans ce coin perdu de l’immensité du désert, plus jamais la pluie n’était tombée.
 

.

la foi

«L’argent, ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval.»
Celle-là, il l’avait entendue des milliards de fois, peut-être même plus, qu’on s’adressât à lui ou qu’elle lui tombât dans l’oreille au hasard d’une conversation.
Puis d’abord, y étaient-ils allé regarder s’il y en avait ou non, de l’argent?

«Et s’il y en avait?» s’était-il mis à songer.

Le dimanche suivant, Harnais du Coursier, étalon de deux ans, remportait le prix de l’Arc de Triomphe.
Qu’on ait pu le seriner avec cette histoire de cheval et de sabots, il n’avait pu le comprendre. Surtout pas le lundi matin, quand il avait empoché la somme rondelette du quarté (dans l’ordre), au guichet du Pari Mutuel.
 

.

..

R’ouma

R’ouma sent bien que le souffle le quitte, et plus que le sentir, il le sait. Il lui reste un seul temps de rêve à vivre, ce qui, traduit en nombre de respirations, et sachant bien qu’il ne dormira plus jamais jusqu’à son prochain réveil (lorsqu’il aura quitté le territoire des reflets), équivaut à trois fois mille.
Le premier mille, il le partagera avec ses amis, à parler des amitiés et des querelles qui les ont vu vivre.
Le deuxième mille, il le partagera avec ses proches, à parler des amours, des ruptures et des retrouvailles qu’ils ont vécues ensemble.
La presque totalité du troisième mille, il la gardera pour la partager avec lui-même, sauf quelques respirations qui lui seront bien utiles lorsque le prendra l’inquiétude du voyage à venir.
à sa dernière respiration, il se rappellera la déchirure de sa venue au monde, lorsqu’avaient frémi sous le vent les feuillages de son arbre de vie. Le feu dans sa poitrine l’avait alors fait crier à s’en époumoner. Sorti de la gorge, le cri avait repoussé les limites du néant, faisant naître le ciel et ses étoiles, le soleil et la lune, sa Terre d’accueil et ses fruits pour le nourrir.
Lorsque viendra l’instant de rendre son dernier souffle, il expirera en se repliant sur lui-même, entraînant à sa suite l’univers tout entier qui se repliera aussi sur lui-même, rendant ainsi sa place au néant.
R’ouma, ne saura rien de ceux qui le pleureraient, ni des autres, mais il approchera, à l’instant de la révélation, le grand mystère de l’illusion. Peut-être aura-t-il le temps de plaindre ceux qui, restés là-bas, seront encore persuadés d’exister.
 

.

réussite

Ils étaient tous là à lui donner conseil sur conseil.
«Si tu veux réussir dans la vie, il faut bien étudier.»
«Si tu veux bien réussir dans la vie, il te faut écouter les aînés et les respecter.»
«Si tu veux réussir dans la vie, il te faut travailler, être honnête, suivre les préceptes de la loi.»
«Si tu veux réussir dans la vie, il ne faut pas prendre les choses à la légère.»
Il y avait aussi des variantes, du genre: «Si tu écoutes tes aînés, que tu les respectes, que tu travailles, que tu es honnête, que tu suis les préceptes de la loi et que tu ne prends pas les choses à la légère, tu pourras réussir dans la vie». Ou aussi: «C’est pas à rien faire que tu réussiras dans la vie». Ou encore: « L’argent ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval et c’est pas à rien faire de rien qu’on fait quelque chose dans la vie».

à chaque conseil, sa tête s’était un peu plus enfoncée entre les épaules, si bien qu’au bout de mille conseils de la sorte, elle s’était trouvée à hauteur de son coeur, les oreilles tout contre.
Ce qu’avait dit son coeur –car son coeur parlait–, il l’avait entendu, mais c’était resté secret entre eux.
En dedans de lui, il avait souri, comme lorsqu’on se sent compris. Puis lentement, alors que les autres avaient continué à lui prodiguer leurs conseils, il avait remonté la tête d’entre les épaules, l’avait secouée un peu en signe de désaccord, puis l’avait redressée jusqu’à la porter droite et haute.

Alors il s’était mis à parler d’une voix tranquille mais ferme:
«Et que dois-je faire, si je veux réussir MA vie?».

 .

 .

 oubli

On avait perdu tous les mots, sauf quelques-uns qui allaient par deux. Comme jour et nuit,  blanc et noir, chaud et froid, passion et haine, nul et génial, riche et pauvre, bien et mal.

ça s’était fait tout doucement, sans bruit, en commençant par les couleurs. Oubliés les vert émeraude ou caca-d’oie, garance, terre de Sienne, ceruleum, jaune Isabelle, jade. Disparus les grèges, cyan, magenta, rose bonbon ou rose culotte. Envolés les gris souris, noir d’ébène, bleu canard, coquille d’oeuf. Et si les rouge, vert, jaune et bleu avaient résisté, seuls le blanc et le noir, au final, avaient droit de cité.
Génial et nul avaient remplacé beau, délicieux, merveilleux, exquis, gracieux, ravissant, splendide, magnifique, somptueux pour le premier; consternant, laid, abominable, quelconque, banal, ordinaire, affligeant, inintéressant… pour le second.

Puis, au fil des ans, on avait tout oublié, sauf bien et mal. Les autres mots s’étaient envolés en même temps que l’âme des anciens.
Quelques vieux avaient bien entendu parler d’une collection de mots couchés, paraît-il, sur un parchemin, il y a bien longtemps. Mais si on avait dû s’occuper des vieilles légendes et écouter les vieux qui radotent…

Dans la tribu, certains n’avaient pas tardé à se rendre compte que, pour parler des vraies choses de la vie, les choses simples du quotidien, bien et mal n’étaient vraiment pas très pratiques, voire pas pratique du tout.

On en avait vu plus d’un mourir de faim en gémissant «bien, bien… », et plus d’un parler de la vie en disant «mal, mal… », mais comme il n’y avait plus que ces deux mots-là, sans aucun autre pour les illustrer, on avait même fini par ne plus savoir ce qu’ils signifiaient.

On avait perdu tout langage.

. 

le faiseur de pluie

Ça faisait des lustres que les récoltes étaient plus maigres que la poche d’un petit contribuable des sociétés développées du nord.
La grogne commençait à sourdre chez les Fotouyarété qui fixaient le ciel, furieux qu’il ne leur ait pas rincé l’oeil depuis plus de dix lunes, et regardant leur sorcier de l’autre oeil, mauvais celui-ci. Ils l’avaient sec.
Un sorcier qui ne fait pas son boulot, où va-t-on!

Yapalfeu, le sorcier, commençait à se dire qu’il aurait peut-être intérêt à prendre la tangente et à filer à l’angolaise, sans demander son reste, lequel reste, qu’il le demandât ou non, ne changerait pas grand-chose à ses affaires, vu l’état des finances locales.
«Bah! je verrais demain », se dit-il avec ce rien de philosophie qui caractérise les sorciers.
Il sortit une calebasse d’oko-oko de dessous les fagots de palmes, s’en servit une bonne rasade et mit en marche la radio poussive dont les piles n’avaient tenu jusque là que grâce au soleil cuisant.

«…tin …lerte …téo. …ultin… …lerte …étéo. Bulletin d’alerte météo! »
Le ton inquiet, emphatique et précipité du speaker météo l’avait sorti de sa léthargie. Pour une fois, ça avait l’air sérieux.
Dans le poste, ça causait d’un cyclone, quelque chose de jamais vu dans la région, avec des précipitations à tout casser. «D’ici une dizaine d’heures» précisait la voix de casserole.

Cette nuit là, Yapalfeu le sorcier dormit d’un sommeil profond.

Au matin, vêtu de ses vêtements rituels, bâton en main et grelots aux chevilles, il était parti de hutte en case réveiller ceux du village qui dormaient encore, c’est à dire tous, car qui, dans cette situation, ne serait pas resté allongé sur sa natte.
«Enfoiwoué, enfoiwoué…» (ce qui, chez les Fotouyarété, signifie “Hommes de peu de foi”) criait-il à la ronde. «Ouéveillez-vous, levez-vous. Yapalfeu a pwrié toute la nuit et il va faiwre la pluie pour vous tous le village. C’est comme il vous le dit. »
à peine chacun –grands mères, grands pères, hommes et femmes de tous âges– avait-il rejoint la case du conseil que les éléments s’étaient déchaînés, tonnerre, vent et pluie n’y allant pas de main morte

La liesse qui avait suivi avait vu chacun vouloir porter Yapalfeu en triomphe, sous la pluie battante. Les vieilles s’étaient prosternées à ses pieds, les vieux lui avaient affirmé n’avoir jamais cessé de croire en ses pouvoirs, et pas une jeune femme qui ne lui proposât gâteries et gentillesses. On avait même entendu des enfants crier “papa”, en lui courant aux basques.

Cela avait duré le jour entier.

La nuit avait vu venir le déluge.

Le lendemain avait vu venir l’inondation mais n’avait plus rien vu des cases, qui toutes avaient été emportées.
Ça avait été la catastrophe et la consternation.

Après une chasse à l’homme aquatique à laquelle ils n’étaient bien sûr pas habitués, les guerriers avaient retrouvé Yapalfeu. Ils l’avaient bastonné, l’avaient traîné et roulé dans la boue, lui avaient craché injures et le reste à la figure.
Enfin, et à grands renforts de salutations musclées, ils l’avaient fermement encouragé à aller se faire noyer ailleurs.

.

silence

Il y avait de plus en plus de bruits, que certains nommaient sons, d’autres musiques, d’autres bastringue, mais disserter sur comment chacun les appelait n’est pas la question. Chacun de ces sons, de ces bruits, de ces musiques voulait dominer.
Il y avait de plus en plus d’images, se poussant les unes les autres, chacune voulant le pouvoir, chacune voulant s’étaler sur le plus de supports possible, chacune voulant détrôner les autres.
Il y avait de plus en plus de mots qu’on nommait écrits, textes, journaux ou livres, mais disserter sur comment chacun les appelait n’est pas la question. Il y avait de plus en plus de mots, chacun de ces mots voulant reléguer l’autre dans l’ombre, voulant l’écraser, voulant se mettre en avant.
Tout comme les sons et comme les images, les mots se pressaient de plus en plus les uns contre les autres, se bousculant, trépignant, s’agglutinant, si bien qu’ils finirent par se confondre, ne formant plus qu’une masse informe. Une gigantesque copulation s’en était suivie, qui eut tôt fait d’engendrer d’autres mots tout aussi illisibles, inextricables de complexité et pour la plupart illégitimes, comme on peut s’en douter.
Vint alors un sage qui cria «Silence! », et le silence reprit sa place entre les bruits, entre les sons, entre les notes de musique. On put à nouveau entendre les chants de la nature et la musique des hommes.

Vint ensuite un deuxième sage qui remit de l’espace partout où il avait perdu sa place, et on put à nouveau lire les images et percevoir la forme des choses.

Vint enfin un dernier sage qui, à grands coups de son sabre magique, découpa les mots devenus inextricables, défit les noeuds qu’ils avaient formés, et on put à nouveau discerner les lettres et les mots, les phrases et leur sens.

. 

la Toile

En ce temps-là, il y avait autour de la planète comme une immense toile d’araignée, avec, posées sur ses fils, des milliards et des milliards d’informations. On appelait ça des données, même si, en fin de compte, ça n’était que rarement gratuit.

Il y en avait pour tous les goûts: musique; images muettes ou non, fixes ou mobiles; écrits en tout genre… touchant, ce qui n’est bien sûr qu’une façon de parler, à toutes les connaissances humaines. Le temps de recevoir l’information qu’on recevait, on devenait tout à coup puits de sciences, expert en la matière (quelle que fut la matière), féru de tout. On le devenait, mais sans le rester. Alors, et parcequ’en ce temps il était insupportable de ne pas savoir à l’instant même ce qu’on avait besoin de savoir, on passait son temps à interroger l’immense Toile. C’est ainsi qu’on l’avait appelée, en la majusculant, à cause de ses bons services.
Bien sûr, et vu la masse énorme de données qu’on recevait, on ne retenait rien : au fil du temps, chacun avait délégué sa parcelle de mémoire et de connaissance à l’incommensurable Toile qui, d’année en année, n’avait cessé de grossir et de prendre de l’importance dans la vie des gens.
On en était arrivé à un point où, pour savoir ce qu’on avait fait la veille, il suffisait de se connecter à la Toile, et dans l’instant, ou presque (car parfois, les réponses tardaient), on le savait. On ne se le rappelait pas, mais on pouvait le savoir. Si on peut parler de savoir.

Petit à petit, mais pas si petit que ça, l’homme avait perdu la mémoire. La seule chose dont il se rappelait, c’était comment s’y prendre pour interroger la Toile. On appelait ça, la procédure de connexion.

Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où…
Il y avait bien eu des petits signes, mais que faire? On ne dévie pas de sa route un navire jaugeant deux millions de tonneaux en un coup de cuiller à pot, ni en une frappe de clavier sur un ordinateur. Plus personne ne savait cela, mais on pouvait l’apprendre en suivant la procédure de connexion de la Toile. Il suffisait de chercher au mot catastrophes et un choix était proposé: naturelles – technologiques – écologiques – cosmiques. Qu’on choisisse celles technologiques ou écologiques, on tombait invariablement sur la plus importante de toutes les catastrophes planétaires. Elle avait tellement fait parler d’elle que certaines personnes, pourtant ferventes adeptes de la toile, l’avaient encore en mémoire. En vraie mémoire dans leur tête.
Le Neptune, pétrolier nucléaire géant jaugeant plus de cinq millions de tonnes avait fait naufrage en mer du nord. Il y avait eu le pétrole, bien sûr. Plus le reste. Cinquante millions de morts, ça ne s’oublie pas, comme ne pouvaient s’oublier l’évacuation gigantesque des populations ni les dégâts irrémédiables qui avaient eu lieu.

Il y avait bien eu des petits signes.
«Des petits riens », avaient rassuré les s.a.g.e.s. (sociétés anonymes gouvernantes des états septentrionaux). «On contrôle la situation ».
Des bizarreries s’étaient produites, bousculant quelque peu les marchés, faisant basculer deux ou trois grandes bourses, mettant le feu aux poudres entre deux nations amies… Tout plein de fausses informations s’étaient infiltrées ça et là, semant le doute et quelque belle pagaille.
Tout étant finalement rentré dans l’ordre, et chacun ayant instantanément et immédiatement gommé de sa mémoire ce qui venait pourtant de se dérouler, la vie avait continué.

Jusqu’au jour où on avait vu de drôles de choses se passer là-haut. Ça avait commencé par des explosions solaires phénoménales. Puis, par une tempête cosmique comme on n’en avait jamais vue.
Les températures qui avaient grimpé de plus de cinq degrés en un jour avaient poussé tout un chacun à s’interroger. Ou plutôt, à interroger la Toile.
Pas un écran qui ne fut allumé, pas une personne qui ne suivit les informations en temps réel, pas un adepte de la Toile qui ne l’interrogea. Seulement voilà, la Toile n’avait pas de réponse.
La situation avait continué à se dégrader, un des faits les plus exemplaires s’étant passé durant le discours intercontinental du président des s.a.g.e.s.
«C’est votre Administrateur qui vous parle. Vous n’êtes sans savoir pas que depuis a few jahre some problematica se have prodotti, but we have la situation sehr ici Londres, le géné… à la bourse de Tokyo, les valeurs ont enc… and I say you… esta la borso Rio… confianza Hello Dolly, my… four, three, two, one… Olé, aqui cap Canaveral vi govoritié po… la vache folle a encore… I love you, hey honey… dar la dir la da da de Nantes à Montaigu… Beurk »
Ça passait du coq à l’âne, de faits graves et sérieux à des chansons de midinette ou de corps de garde, des cours de la bourse aux chants liturgiques. C’était tout et n’importe quoi.
Les perturbations avaient ensuite gagné l’image. Etirements, morphing, distorsion, solarisation s’étaient mis de la partie, rendant pour une fois presque sympathique la bouille de l’Administrateur. Ensuite l’image s’était brouillée, d’autres s’y superposant, puis d’autres encore: un début de documentaire sur la pêche aux sardines en Corse du sud, un homme nu émergeant d’un film X, les images en direct d’une guerre sous les tropiques, avec pour tout commentaire une publicité de couches-culottes.

Non seulement rien n’avait pu revenir à la norme, mais ça avait empiré et gagné toutes les communications.
La Toile délivrait des informations contradictoires ou absurdes. Cherchant à savoir quelle équipe avait remporté la coupe du monde cette année, on recevait des images de la guerre du Viêt Nam, au son d’une messe de Gabriel Fauré (avec son portrait en surimpression sur une rangée de palmiers arrosés de napalm), assorties d’une publicité sur le dentifrice Poilodan…
La folie s’était emparée de la Toile, la Toile était devenue folle, et plus aucune information n’était utilisable. Celles qui semblaient encore avoir un sens ne faisaient que tromper les uns et les autres, états comme individus, en affirmant des inexactitudes, des billevesées, des inepties.
Les bourses étaient devenues folles, des états étaient entrés en guerre, des médecins prescrivaient le contraire de ce qu’il aurait fallu; des cancres se retrouvaient avec de bonnes notes; des nantis se retrouvaient sans le sou, leur fortune ayant été virée sur le compte d’un inconnu; les avions battaient de l’aile, les ascenseurs n’ascensaient plus, les bateaux accostaient en pleine mer; les satellites changeaient de cap; les retraités recevaient des lettres recommandées leur signalant leur absence au travail; la commande de lait materné d’une nursery se transformait en Château-Machin cru aristo…
On ne comprenait plus rien à rien. Sous ce flot d’informations ineptes et de données en vrac, la raison y perdait d’autant plus son latin, qu’elle avait perdu sa mémoire.

Les hommes avaient relégué leurs bribes de mémoire sur la Toile devenue folle. Ils avaient oublié qu’il n’est de raison sans mémoire.

 .

mérite

À cette époque, dans les sociétés développées, les hommes habiles à taper dans un ballon, à glisser, à courir, à sauter, à conduire un char, à frapper une balle… étaient mis à l’écart des autres. On les mettait dans ce qui serait comme des centres d’élevage spécialisés, où on leur apprenait à être encore plus habiles, afin qu’ils deviennent les meilleurs des meilleurs.
Lorsqu’ils étaient devenus les meilleurs des meilleurs, on leur offrait des ponts d’or, on les acclamait, on les honorait, les décorait, les respectait, leur demandait conseil, les citait en exemples. On leur achetait aussi leur image pour en faire des modèles, de façon à ce que d’autres, prenant leur suite, deviennent à leur tour les meilleurs des meilleurs.
Ceux-là, tous ceux qui avaient réussi à devenir les meilleurs parmi les meilleurs, gagnaient cent fois plus d’argent et avaient cent fois plus de considération que les chefs éclairés des nations, que les chercheurs éclairés, que les penseurs éclairés, que les poètes éclairés, que tous les éclairés de ce monde qui, du coup, étaient dans l’ombre.

Jusqu’au jour où on s’était rendu compte de la stupidité d’un tel état de choses.
Alors on avait tout changé.
Cela, c’était bien sûr il y a très très longtemps, en ces temps reculés et obscurs où l’homme n’était pas encore très évolué. Il n’avait pas encore eu le temps de développer sa merveilleuse et unique intelligence, comme il l’a fait aujourd’hui.

. 

question de temps

Il est un coin perdu, mais pas si reculé que ça dans le temps, où le temps qu’il faut pour se rendre d’un endroit à un autre se compte en pipes. Rien ne dit qu’un gros fumeur de pipe mette le même temps qu’un petit fumeur; rien ne dit que l’heureux propriétaire d’une grosse pipe mette le même temps que celui qui en possède une minuscule. Rien, non plus, ne dit le contraire, mais tous finissent par réussir à se rendre là où ils désirent se rendre, prenant le temps et comptant avec lui, bien que dans ce coin perdu, le temps ne se compte, ni ne compte.
Plus au nord, dans un pays que ses ressortissants qualifient d’avancé, se rendre d’un lieu en un autre n’est pas fonction du temps qui passe, mais des rendez-vous, des occupations, de l’agenda, calendrier ou planning serré de chacun. Planning qu’on appelle aussi “carnet-des-rendez-vous-qu’on-croit-importants-et-des-choses-qu’on-croit-importantes-à-faire”. Mais on dit planning parce que ça va plus vite.
Dans ce pays où peu de personnes ont le même planning, se rencontrer procède souvent d’une gageure. C’est un peu comme si on empruntait deux chemins différents pour partir à la rencontre l’un de l’autre, trouvant surprenant, au demeurant, de ne pas parvenir à se croiser.
Alors, pour trouver le temps qui permette de faire ce qu’on a à faire, comme, par exemple, prendre un rendez-vous avec la personne qu’on aime, on étudie soigneusement son planning jusqu’à y trouver un espace vierge.
Selon les plannings, certains espaces valent un jour, d’autres une demi-journée, d’autres encore une heure, parfois moins. Les plannings sont parfois si serrés qu’on a du mal à caser tout ce qu’on a à faire, et c’est parfois si compliqué qu’on peut y passer des heures entières pour y parvenir. Mais quand il s’agit de gagner du temps, que ne ferait-on pas.
Lorsqu’on a réussi à tout caser, on peut être très content de soi, quand bien même on aurait passé une heure à mûrement réfléchir comment gagner cinq minutes.
Dans ce pays très avancé, où les choses se passent de plus en plus “en temps réel”, comme on le dit là-bas, on n’a plus le temps.
Alors, parce qu’on en manque, on en a fait une marchandise. C’est pourquoi on y entend souvent dire que le temps c’est de l’argent.

Dans ce pays où l’argent compte beaucoup on se dit que ça n’est tout de même pas très sérieux de passer du temps auprès de ceux qu’on aime.

.

jour et nuit

Chacun fixait le ciel.
La clarté et le soleil, comme à chaque aube nouvelle, étaient là. Mais étaient là aussi et en même temps la nuit et sa lune, à croire qu’un pacte de non-agression avait été signé entre les deux parties.
Les anciens avaient pourtant affirmé que, le jour et la nuit s’étant toujours entre-dévorés, il n’y avait aucune raison pour qu’il n’en fût pas toujours ainsi.

Le conseil tint séance. Au bout d’un sacré bout de temps qu’on ne pouvait compter en jours, ceux-ci n’existant plus et aucune explication n’ayant germé dans chacun des soixante dix-huit crânes qui brillaient au soleil et luisaient au même instant sous la lune, le conseil, dans son immense sagesse, démissionna tout d’un bloc.
C’est à compter de cet instant qu’il n’y eut plus ni puissant ni faible, ni sot ni tête bien remplie, ni pleutre ni valeureux, ni noir ni blanc…

La vie continua, entre chien et loup comme entre hommes et femmes, mais de la prédominance de l’un sur l’autre il ne fut plus question.
On venait d’entrer dans pao kao shao téï, ce qui signifie à peu de choses près: l’”Ère de la voie du milieu”.

.

Chac et les autres

Chac avait pris un peu de recul pour contempler l’arbre qu’il venait de planter. Il s’était mis à chantonner un vieux truc qui disait «pour faire un arbre, mon dieu que c’est long…» et, satisfait du bon travail qu’il avait fait, s’en était retourné chez lui, quelque part entre printemps et été.
 Ah Puch avait bondi de sa cachette –un bosquet de noisetier qu’il avait eu la bonne idée de ne pas arracher, comme il s’était pourtant promis de le faire. Ce n’était que partie remise.
Il fit le vent, il fit la pluie, il fit le soleil qui brûle puis le gel à pierre fendre, et il fit enfin la tempête, ce qui le calma quelque peu. Avec ce qui pourrait ressembler à du cynisme, il s’était mis à chanter un vieil air qui reprenait sans cesse «Vent frais, vent du matin, soulevant le sommet des grands pins, joie du vent qui passe, allons dans le grand vent…» Avant de repartir chez lui, quelque part entre automne et hiver, il avait donné plusieurs grands coups de boutoir dans le bosquet de noisetier.
«V’là l’bon vent, v’là l’joli vent, v’là l’bon vent m’amie m’appelle…» C’est bien connu, les arbres ont toujours attiré les amoureux.
à peine arrivé près de l’arbre, Yum Kax avait déposé du limon à son pied, qu’il avait arrosé en pleurant comme une Madeleine. On est sensible ou pas. Il avait taillé les branchettes brisées, fait une attelle à une grosse branche, puis avait pansé le tronc mal en point.
Sa belle l’ayant rejoint, ils avaient fait ce que font les amoureux. Ce qui avait eu pour effet d’émoustiller l’arbre à un point tel que celui-ci s’en était trouvé tout ragaillardi.
Plus tard, Chac était revenu. Ah Puch de même. Yum Kax aussi. Puis encore Chac… Et parce que c’est ainsi que grandissent les arbres, l’arbre s’était laissé grandir ainsi.

.. 

opulence

Depuis quelques décennies, l’opulence était venue. Ô elle n’était pas venue toute seule, et il avait fallu travailler dur.
Mais ça y était. Tout le monde avait largement de quoi vivre, et la vie se déroulait tranquille, chez les Abazouf comme partout sur cette terre, lorsqu’on a largement de quoi vivre.

C’était l’abondance, et, depuis que la tribu avait appris le profit, chacun pouvait, à profusion, et sans fournir le moindre effort, disposer des richesses qui s’étaient engrangées.
Tous les besoins étant comblés, plus personne n’éprouvait de besoins. Il n’y avait plus de désirs, plus d’aspirations et on avait eu vite fait d’oublier ce que signifiait “éprouver du désir”.
Le temps des famines, des pénuries, des manques, des privations, du dénuement, des difficultés matérielles et des contraintes qui engendrent frustration et colère était révolu. Révolu pour longtemps, au vu des innombrables greniers  et entrepôts de toutes sortes qu’on avait dû faire ériger par des bâtisseurs étrangers. On en avait profité pour faire construire des cases grand modèle pour ceux, nombreux, qui étaient devenus de plus en plus gros.

Pour s’occuper, on avait inventé les vacances, mais ça n’était pas suffisant. Un sage qui avait longuement étudié la question avait inventé les loisirs; ça n’y avait rien changé non plus.
Alors, aussi sournoisement qu’inexorablement, l’ennui s’était installé.

Pour tromper l’ennui, chacun passait son temps en d’interminables siestes d’où l’on ressortait défraîchi, vaseux, la bouche pâteuse, las, écoeuré, dégoûté, abattu, seulement enclin au wagalam qui, comme on le sait, n’est pas la meilleure chose qu’on ait inventée pour retrouver goût à la vie.

Aussi sournoisement qu’inexorablement étaient venus aussi la déception, la désillusion, le désarroi, l’apathie, la nostalgie, la déprime, la tristesse, la neurasthénie, la mélancolie et le découragement.
Pour les Abazoufs, ça partait en capilotade, et comme les caisses de la tribu ne cessaient de se remplir, il y avait peu de chances pour que la situation changeât.

Une nuit, alors que tout le monde essayait de dormir, sans vraiment trouver le sommeil (ce qui n’est pas facile lorsqu’on passe la journée à faire sieste sur sieste), une nuit donc, alors que tout le monde était installé dans son habituelle léthargie…, nul ne vit l’ombre gesticuler entre les cases aux piscines miroitant sous la lune, jouer de la flûte le long des murs de verre sans fin des entrepôts, taper du pied en rasant les greniers en ébène, souffler comme un buffle devant la case du conseil en marbre rose.
C’était Phurtif, le zoffilou, mot abazouf dont la traduction donne à peu de choses près “celui à qui on ne la fait pas”.
Phurtif le zoffilou avait été chassé de la tribu, lorsque la richesse (qu’il n’aimait pas beaucoup pour ce qu’elle entraîne lorsqu’elle est excessive) était arrivée.

Plutôt que de se réjouir de ce qui était advenu des siens, comme d’autres eussent pu le faire, il était revenu cette nuit là, bien décidé à remettre de l’ordre. En songe, un génie lui avait expliqué: «Si tu veux que les choses changent, sème quelques petites graines de pagaille; joue de ta flûte pour appeler les salamandres; respire à plein poumons pour faire venir la tempête; frappe le sol de toutes tes forces pour faire venir le chaos. Il y a besoin du chaos pour secouer ces endormis, et le chaos remettra les choses à leur place. »

Lorsque Phurtif eut suivi les recommandations du génie, il s’était retiré, non sans avoir attendu les premiers effets: on a tous connu des génies s’ingéniant à raconter n’importe quoi.
Ni le feu dans les greniers, ni la tempête arrachant les toits des entrepôts, ni la terre se mettant à trembler n’avaient réussi à sortir les villageois de leur torpeur.
Toutefois, là où les éléments déchaînés avaient échoué, la chaleur implacable du soleil au zénith avait réussi.
Un à un, les dormeurs avaient entrouvert un oeil, puis un deuxième, croyant avoir affaire à un très mauvais rêve.

Tous étaient debout, maintenant, hallucinés par le spectacle de désolation qui s’offrait à eux: c’était la destruction, la dévastation, la ruine, l’anéantissement, le massacre et la fin des haricots dont la production n’avait cessé de croître, plaçant les Abazoufs au tout premier rangs des pays producteurs de papilionacées

Les Abasoufs ne pouvaient que se rendre à l’évidence: ils étaient bel et bien ruinés.

Pourtant…
Sur cette vastitude de ruines, la plus vieille case du village avait tenu bon. Elle avait été construite du temps ou on savait encore construire, c’est à dire du temps où on n’avait pas encore inventé l’inactivité, l’oisiveté, la fainéantise, la flemme et l’ennui. Elle était tellement vieille, ratatinée et discrète qu’on avait fini par ne plus la voir, puis par l’oublier tout à fait.
Tout n’était donc pas perdu, du moins pour celui qui, le premier, parviendrait à se l’adjuger, elle et son contenu. Il y avait belle lurette que leurs regards s’étaient éteints, mais, en un bref instant, la convoitise y avait remis une étincelle de vie.
Les Abasoufs, comme un seul homme, s’étaient rués sur la vieille case qu’ils avaient si longtemps dédaignée et délaissée.
Phurtif était à l’intérieur, perché sur un tas de vieilleries qu’une à une on avait mises au rancard, au fur et à mesure que la tribu s’était enrichie.
Il était là, debout, perché sur le tas de vieux outils –car c’étaient de vieux outils– qui diminuait au fur et à mesure qu’ils les distribuait à chacun, satisfait du bon travail qu’il faisait là.

.

..

croyance

Pour Charles-Xavier, la vie avait été si peu marrante qu’elle ne l’avait pas été du tout.
Mais il pouvait être fier de lui, il avait vécu longtemps.
Frustré, aigri, las de tout, il y avait peu de chances qu’on le regrettât et surtout qu’on le pleurât, sauf peut-être ceux qui, comme lui, passaient leur temps à se plaindre, à gémir, à geindre et à produire de sonores jérémiades. Ceux-là verseraient peut-être quelques larmes, par principe, pour faire bien, ou parce qu’ils croyaient que telle était leur rôle.
Charles-Xavier avait vécu, très mal et très très longtemps, mais ça y était, ça allait prendre fin et, pour une fois, il n’était pas mécontent: de l’autre côté, ça allait être tout autre chose. Là-bas, ce serait bien, il serait bien, d’autant plus qu’on l’accueillerait à bras ouverts. Avec tout ce qu’il avait souffert!
Combien de fois il en avait rêvé, de cet instant où enfin, il quitterait ce corps méprisable et souffreteux, se débarrassant du quotidien qui lui avait toujours pesé, et balayant du même coup le souvenir de ceux qui n’avaient jamais reconnu ses mérites, ceux qui ne l’avaient jamais aimé, c’est-à-dire, tout le monde.
Là-bas, il allait enfin être bien. D’ailleurs, il savait comment ça se passerait, comment ce serait. La droite du Père, les élus, les anges… On le lui avait assez rabâché, dans ces réunions du dimanche, sans compter le rêve qu’il avait fait, où tout lui avait été révélé.

Charles-Xavier s’était appliqué toute sa vie, appliquant tous les principes qu’on lui avait inculqués. Il s’était privé toute sa vie, avait souffert toute sa vie, avait pris sur lui les souffrances des uns et des autres toute sa longue vie durant.
Il avait suivi la loi.
Les préceptes, les commandements, les lois, les vieux (quelque stupides, injustes, iniques ou méchants qu’ils fussent),  il les avait toujours écoutés, respectés suivis à la lettre, leur obéissant aveuglément. Remarquable de prudence et d’humilité, jamais il n’avait tenté quoi que ce fût sans être certain du résultat: être apprécié.
Ses enfants, il les avait éduqués à la perfection, c’est à dire à son image. Il avait été fidèle toute sa vie,  constatant cependant avec amertume qu’on ne l’en avait pas remercié.
Il avait toujours admiré et honoré, dans l’ordre: ses parents qui avaient tout fait pour lui; ses maîtres sans lesquels il n’aurait pas été ce qu’il était devenu; ses directeurs de conscience sans lesquels il n’aurait sans doute pas eu de conscience. à tous, il avait obéi loyalement.
Il avait toujours fait les choses sans jamais ni déranger ni rouspéter, au point qu’il n’avait jamais pris sa place. Il avait toujours rendu service –même quand il s’était trouvé au trente-sixième dessous–, avait toujours été gentil avec tout le monde, avait toujours travaillé comme un forcené, n’avait jamais prononcé un mot plus haut que l’autre, s’était effacé ou avait courbé le dos lorsqu’il avait cru devoir le faire, donc chaque jour.
Toujours il avait favorisé l’intérêt des autres au détriment du sien, s’en voulant quand même et leur en voulant quand ça dépassait les bornes, mais, accroché aux lendemains paradisiaques qui  l’attendaient, il s’était fait un honneur et une règle à se montrer généreux, à n’importe quel prix, cher par conséquent. Pour payer, il avait payé, mais quand on veut vraiment quelque chose, on ne compte pas. Ce qui n’empêche en rien d’aligner crédits et débits. Sans faire d’opération, mais rien qu’à l’oeil, n’importe qui aurait pu voir que Charles-Xavier était créditeur.
Il avait donc été parfait, et cela, il le savait, même s’il était le seul à le savoir, les autres ne pouvant avoir son degré de compréhension.
Cependant il avait été profondément déçu et mortifié de n’avoir pas reçu la médaille du Grand Mérite  (celle en carton-pâte peinte à la main par les enfants des écoles, représentant l’agneau du sacrifice, et pour la possession de laquelle on demandait au récipiendaire l’équivalent d’une année de salaire), mais sachant que, de tout temps, ses mérites n’avaient jamais été reconnus, il avait fait avec, donc sans.
L’ingratitude régnait ici-bas, soit! mais on verrait là-haut. Ils verraient…
Avec tout ce qu’il avait fait, avec les sacrifices qu’il avait consentis, le paradis ne pouvait que lui ouvrir ses portes, et Dieu, ses saints et les anges lui ouvrir les bras.
Le féliciteraient-ils? Sûrement.

Bien sûr il y avait eu les frustrations, les colères, mais il avait toujours retourné ces dernières contre lui, jamais contre les autres. Jésus lui-même n’avait-il jamais ressenti la colère? N’avait-il jamais ressenti ce même sentiment d’injustice? Cela l’avait-il empêché de s’asseoir à la droite de Dieu?

Alors, et montrant, pour une fois le visage du bonheur, il s’était laissé glisser sur ces vagues du temps qui mènent au royaume de l’intemporel.
Si ce n’est un peu de roulis et de tangage, lorsque Charles-Xavier avait franchi les frontières des Territoires, le voyage s’était passé sans encombre.
Dans la salle des pas perdus, c’était la foule habituelle des voyageurs en instance. Le temps d’y divaguer, d’y tourner en rond, discutailler, rire ou pleurer, s’impatienter, frimer ou plonger le nez, on les avait menés dans un jardin, où une collation les attendait.
Comparé aux autres –gros rougeauds rigolards, paysans ignares, adolescents boutonneux, femmes légères dont la vulgarité signait le manque d’éducation, jeunes blancs-becs qui respiraient la bêtise, coiffeuses manucurées qui se refaisaient une beauté, vieux beaux libidineux, homosexuels se tenant par la main, politiciens s’étant envoyés en l’air avec la République aux frais des contribuables, curés défroqués ayant fait la vie, marchands d’armes recyclés dans le deal… rien que du rastaquouère, métèque et consort–, il était le bon goût, la sobriété, l’honnêteté personnifiés, dans son costume discret de couleur muraille qui lui donnait cette note d’humilité garante des âmes bien nées.
Mise à part une petite tache de gras au revers gauche de son veston, à hauteur du coeur, il se trouvait parfait. Les chaussures ni trop brillantes, ni trop peu, le cheveu rare mais taillé comme il faut, propret. Pour son âge, sa condition et son état, c’était tout simplement parfait.
Seule ombre au tableau, sa grandeur d’âme qui le tarabustait: qu’allait-il pouvoir advenir du troupeau de brebis égarées ? Nonobstant la pitié que ces âmes perdues lui avaient inspiré le temps d’une respiration, il s’en était discrètement séparé, ralliant un petit groupe de gens manifestement de son étoffe.
Se jeter sur les petits fours puis lever le coude à qui mieux mieux, très peu pour lui. Charles-Xavier, lui, tenait son rang, trouvant indécents les rires qui avaient commencé à fuser du gros de la troupe. Dans le petit groupe de Charles-Xavier, et pressentant la suite des événements,  on s’était mis en rang, les yeux fixant le sol pour éviter toute l’impertinence d’un regard direct, signe d’un manque total d’humilité. La pesée n’allait pas tarder et il allait falloir plus que jamais se montrer à la hauteur, donc à plat ventre, et se montrer digne.
La collation terminée, la pesée des âmes avait commencé, qui tout de suite lui avait paru bizarre.
D’abord il s’était imaginé –mais tout le monde peut se tromper– quelque chose d’officiel, d’austère, de solennel, de sacré, un peu comme une cérémonie d’investiture ou un grand procès d’assises.
ça n’était pas tout à fait ça. Des magistrats, il y en avait, certes, mais ils avaient plus l’air d’être en goguette que de faire un travail sérieux, objectif et partial.
«On n’est pas là pour rigoler» avait dit en se tapant sur les cuisses celui des trois qui devait faire office de procureur général.
«On n’est pas là non plus pour se prendre la tête», avait rajouté celui qui ressemblait à un greffier.
Se tournant vers le groupe de Charles-Xavier, un troisième, l’air préoccupé d’un juge, avait déclaré sur un ton pompeux: «Que ceux qui ont joui de la vie sortent du rang ». Se mettant derechef à rire aux larmes.
Bien sûr, personne n’était sorti, et pour cause.
Le juge s’était alors tourné vers l’autre groupe, où ça discutait, ça riait, ça buvait. Certains ne s’étaient pas même tus lorsqu’il avait pris la parole.
«Vous avez joui de la vie, et ça, il ne faut pas être devin pour s’en rendre compte. Vous avez vécu l’amour, vous l’avez fait, usant du corps qui vous a été prêté…. Vous avez profité des bienfaits de la terre, de ses douceurs, du farniente, de la sieste, et même plus que ça pour pas mal d’entre vous. Vous avez ri, souvent même bêtement, et on ne peut pas dire que le sérieux ait été votre pain béni quotidien.
Vous n’avez jamais vraiment obéi à l’ordre établi, sauf quand il vous a paru justifié et qu’on vous a un peu botté les fesses; vous n’avez presque jamais accepté l’immuabilité des choses; et votre seule croyance a été de croire en la vie.
En conséquence… »
«Les malheureux!» avait pensé Charles-Xavier, le temps que le juge reprenne.
«En conséquence, et parce que vous avez honoré la vie qui vous a été donnée, une autre vie va vous être offerte, plus belle, plus douce, plus généreuse, plus amusante, pleine de surprises et de nouveautés. »
Il avait pris une bonne respiration, avant de rajouter d’une voix de stentor:
«Vous êtes libres! »
Charles-Xavier était sur le cul, les yeux comme deux ronds de flan. Il s’était mis à marmonner: «Qu’est-ce que c’est que ces billevesées… qu’est-ce que ça signifie? » Puis, jaillissement de clarté, il avait compris.
«J’ai compris. C’est une blague. Un truc pour me tester. Oui, c’est ça. C’est un test. Le bougre! »
Le bougre en question avait repris la parole, d’un ton plus sérieux. «Pour les autres… »
Le silence s’était fait dans les rangs. Question suspense, il en connaissait un morceau, le juge.
«Enfin, on passe aux choses sérieuses », s’était dit Charles-Xavier. «ça va être à moi… à nous… La paix, la grâce, l’ineffable, la lumière… »
Satisfait de son effet, le juge avait repris d’un ton docte et posé, cette fois: «Vous autres… qui n’avez pas fait la vie, qui n’avez pas fait la fête, qui avez refusé la facilité… mettez-vous à genoux! »
Prompt à observer les règles, comme à l’accoutumée, Charles-Xavier avait obéi,  imité par ses semblables. Pour Charles-Xavier, c’était sûr : ils allaient être félicités, décorés, applaudis, élus. Lui, Charles-Xavier allait enfin être reconnu à sa juste valeur.
Un rire tonitruant s’était alors élevé de l’assemblée des magistrats. Pointant du doigt le groupe de Charles-Xavier, le procureur y était allé de sa verve :
« Reprenons… En fait, vous avez snobé les cadeaux que la vie vous offrait, vous n’avez jamais su profiter d’elle; vous vous êtes installés dans le conformisme ; vous avez fait grise mine plutôt que de rire et de faire rire ; vous avez obéi en courbant la tête ; vous avez presque toujours tout pris du mauvais côté ; vous avez cru en tout ce qu’on vous racontait, sans doute parce que ça vous arrangeait… Il y en a même parmi vous qui ont voulu porter le poids des pêchés des autres, comme si… comment on l’appelait déjà? oui, comme si le Jésus n’avait pas, une fois pour toutes, racheté les fautes des hommes… Orgueil et présomption!
Vous n’avez pas aimé la vie, vous l’avez même déniée, vous l’avez reniée…
Ah ça, oui… Vous avez été parfaits! Oui oui oui. Parfaits d’orgueil! En plus, il y en a parmi vous qui étaient sûrs et certains de s’asseoir à la droite du grand chef. On croit rêver! »
La quasi-sentence tombée, la suite des événements s’était déroulée très vite.
Pour Charles-Xavier, l’univers était subitement devenu  grisaille uniforme et terne, sans même la saveur du froid, sans même l’inconfort, sans même l’ennui ou la tristesse, sans même la peur ou les larmes, sans même la colère ou le dégoût, sans même le désespoir… sans aucun de ces petits riens qui font que, même si ça n’est ni rose ni vraiment facile, la vie a du goût.

Seul était resté, emplissant son être tout entier, le sentiment de désillusion.
Avec lequel il lui faudrait faire, désormais.
 

..

..

imprudence

Thomas n’avait jamais cru en la miséricorde divine, et pour cause, il n’avait jamais cru en Dieu. Les histoires de paradis et d’enfer, il y avait un sacré bail qu’ils les avaient remisées au placard, avec celles du petit Chaperon rouge, de Blanche neige et ses sept nains, et celle du père Noël.

Dieu n’avait jamais cru en Thomas. Mais quand celui-ci eut rendu son dernier souffle, Dieu, dans son immense miséricorde, ne voulut pas le décevoir en le détrompant.
Aussi le laissa-t-il errer comme une âme en peine, ce dont Il fut pleinement satisfait.
 

bonheur

Au tout début, les habitants de Quark avaient dû faire beaucoup d’efforts pour survivre. Survivre, on sait bien que ça n’est pas suffisant.
Le ventre vide, et toujours à l’affût du danger, ils avaient trouvé le temps bien long, ce qui en soi n’était pas bien gênant, rares étant ceux qui atteignaient un grand âge.
Un peu plus tard, ils avaient pu ne travailler que  pour vivre. Mais vivre seulement, on sait bien que c’est insatisfaisant. Entre les nombreuses heures à cultiver la terre ou oeuvrer à l’atelier et celles passées à s’occuper des tâches quotidiennes, le temps se déroulait lentement. Nourris de quoi satisfaire à peu près leur faim, les habitants avaient commencé à connaître, si ce n’est le confort, plus de sécurité. La durée moyenne de vie avait légèrement augmenté, mais le temps des disettes n’était pas encore révolu pour tous.
Au cours de longues, très longues années, ils avaient continué à travailler pour vivre, bien sûr, mais parce qu’ils ne trouvaient pas normal de ne pas pouvoir se reposer de temps en temps, ils avaient inventé le ouikènde. C’est à partir de ce moment-là qu’ils avaient commencé à avoir moins de temps et à s’en plaindre. Moins de temps pour eux.
Au fil des ans, ils avaient fini par pouvoir se nourrir à satiété et leur taille moyenne avait augmenté ainsi que leur temps de vie, entrant de plain-pied dans l’ère du règne de la quantité.

Plus tard, en découvrant qu’il suffisait de faire travailler pour eux les gens des autres mondes encore au stade de la survie, ils avaient pu s’enrichir, s’offrir vacances et loisirs. Parce que de nombreux enfants étaient exploités dans ces mondes inférieurs, ça ne leur donnait pas toujours bonne conscience, mais il faut savoir ce qu’on veut.
Grâce à l’argent et au temps libre, chacun pouvait passer du temps avec sa famille, ses amis, et surtout avec le meilleur d’entre-eux –soi même, qu’on nomme aussi ego. On pouvait sortir, s’amuser, faire du sport, où ne pas faire grand-chose, voire ne rien faire, tâche à laquelle les habitants de Quark étaient de plus en plus nombreux à s’atteler. Ils avaient oublié que “faire” ça signifie fabriquer, créer, mais ça n’était pas si grave puisque des machines faisaient pour eux, quand ce n’étaient pas les populations qu’ils avaient asservies. Et puis de drôles d’engins très malins dissolvaient conscience et volonté, absorbant chacun dans leur univers virtuel.
Aux grandes décisions, toujours annoncées de façon tonitruante sur les écrans de vérité, quelques arriérés survivants de l’époque antédiluvienne (des déluges de feu avaient eu lieu) avaient encore la force ou l’inconscience de crier: «On croit rêver!». Mais les machines et leur bruit, les jeux pour abrutir, les écrans qui faisaient écran, l’argent, la consommation qui faisait le tapin et le silence pesant des responsables –qui savaient peut-être mais laissaient faire– couvraient leurs voix.  
Sur cette planète vraiment pas comme les autres, beaucoup avaient fini par avoir argent et loisirs sans travailler. Soit parce qu’on leur achetait silence et obéissance stupide, soit parce qu’ils exploitaient les plus pauvres, soit parce qu’ils dépossédaient les autres, ce qui revient à peu de choses près au même. Mais la plupart y trouvant son compte, ça n’était pas d’une extrême gravité.
Vint alors l’ère de la suralimentation et du grand désoeuvrement. N’ayant plus grand-chose d’autre à faire que planifier le temps et réfléchir pour en avoir davantage encore, la population, dans son immense majorité, avait grossi de jour en jour, jusqu’à en être affectée physiquement. Les plus aisés dépensaient beaucoup d’argent pour se goinfrer, plus le double pour retrouver un corps qui soit le plus proche possible de l’idéal inatteignable qu’on avait conçu et fabriqué. D’autres faisaient du sport, non pas pour le sport lui-même, mais pour ce qu’il pouvait apporter de puissance, d’argent, de pouvoir de séduction.

Parce qu’on devait pouvoir trouver le bonheur aux rayons des marchands, on en avait fabriqué, de plus en plus. La course au bonheur qui s’était durcie et accélérée avait laissé les moins rapides, les moins avides et bien sûr les plus pauvres sur le carreau, mais il faut savoir ce qu’on veut.
Ils y avaient mis le temps, mais les habitants de Quark pouvaient être fiers: ils avaient réussi à édifier une société d’argent et de biens qu’ils avaient magnifiés puis déifiés.
Croyant que le bonheur est un état d’avoir et non pas un état d’être, celui, illusoire, dans lequel les habitants de Quark s’étaient installés, n’était qu’un gigantesque et monstrueux amoncellement d’argent, de nourriture, de marchandises, d’emballages… qui s’écroula un jour sur Quark, étouffant et ensevelissant tout sur son passage.

Mais Dieu merci! que tout cela est loin de nous.
 .

.. .

histoire de rêve

On était en pleine ère de la consommation.
Deux supers grands états se partageaient la planète: celui du nord et celui du sud. à la tête du premier régnaient en maîtres absolus dix sociétés commerciales d’égale puissance. à la tête du second, régnaient dix sociétés satellites des premières.

On avait réussi à automatiser environ 99,7895% des tâches de fabrication. Autant dire que plus personne ne fabriquait quoi que ce soit.
Aussi ne faisait-on plus rien soi-même; tout juste si on dormait soi-même. On ne faisait vraiment plus rien du tout. Une machine très très intelligente avait rayé des dictionnaires électroniques (que plus personne ne compulsait) les mots comme fabriquer, réaliser, créer, édifier, construire, bâtir, réparer, restaurer, assembler, composer, confectionner, forger, produire… et même le mot faire qu’il aurait vraiment été stupide de conserver. Pourquoi faire ? s’était interrogée en soi-même la machine qui avait un soi bien à elle.
La vie se passait à ne pas faire grand chose ou à acheter, quand pris de vertige on voulait vraiment se trouver une occupation comme il en existait aux temps passés.
Puisqu’on ne faisait plus rien, on ne faisait plus de rêves non plus. à quoi, d’ailleurs, cela aurait-il servi, puisqu’on en trouvait dans les rayons des zhypers, ces bâtiments qui abritaient tous les rouages de l’Administration commerciale, c’est-à-dire de l’administration tout court. Au début, il y avait eu un bon choix de rêves, mais très rapidement, et une fois que les boutiques spécialisées eurent connu le cauchemar des faillites orchestrées, les rêves s’étaient banalisés. Les emballages étaient certes attrayants, mais en réalité la plupart des rêves n’étaient que de pâles copies de rêves de série B, sans aucun intérêt, hormis ceux perçus par la B.I.G., la Banque d’Intérêt Général, auprès des accros de l’onirisme.
En travaillant au noir dans des sous-sols, caves, carrières ou mines abandonnées, quelques rares revendeurs de beaux rêves avaient, un temps, tenu le coup. ç’avait été sans compter sur les Milices qui les avaient rapidement mis au pas. Le tribunal électronique leur en avait collé pour trente jours sans rêve. Autant dire que les deux ou trois revendeurs qui n’avaient pas été arrêtés avaient eu vite fait de laisser tomber leur négoce frauduleux et fructueux.
Pourtant.
Hics –que d’aucuns nommaine Iks ou X, pour d’évidentes raisons de sécurité– avait continué l’exercice de son métier, sacerdoce plus que banale activité professionnelle. Il n’était pas un de ces quelconques revendeurs qui importaient leurs rêves tout faits par balles entières. Non, il était fabricant de rêves. Bien sûr, pour pouvoir vivre décemment, il s’était mis, comme d’autres avant lui, à vendre du tout venant, mais le gros de son stock était constitué de rêves qu’il avait conçus de sa tête, fabriqués de ses mains, éprouvés par l’imagination. Qualité, sérieux et rêves obligent, il avait pu tenir le coup, maintenir sa politique de fabrication et garder juste assez de clientèle pour survivre.
Jusqu’au jour où les milices avaient mis la main, non sur lui (il était alors chez un client, à parfaire les derniers réglages de plusieurs rêves qu’il lui avait livrés), mais sur son atelier. Qui avait été détruit avec l’ensemble du stock.
Prévenu à temps, il n’y était jamais retourné. Trente jours sans pouvoir envisager le moindre rêve (c’était la sanction s’il se faisait prendre sur les lieux du crime), il aurait craqué.
Boîte à outils sous le bras (ce qui en soi était déjà très mal perçu, voire préjudiciable), il s’était fait héberger chez un ami. Cependant, son matériel d’installation-dépannage étant succinct, plus jamais il n’avait pu fabriquer de nouveaux rêves. Les quelques malheureuses productions oniriques qui avaient échappé au désastre car à poste dans sa boîte à outils, il les avait gardées pour lui, ne les utilisant qu’avec parcimonie Chaque soir il avait ouvert sa boîte à outils, en avait sorti un rêve, gardant le meilleur pour la fin qui, bien que n’ayant jamais justifié les moyens, n’avait pas tardé à montrer le bout de son nez…

C’est grâce à un songe qu’il avait fait qu’Higraik avait connu l’atelier de celui qui deviendrait un ami de rêve. ça s’était passé quelques mois avant que les Milices n’eurent commis leur “oeuvre de salubrité publique” (comme elles se plaisaient à le dire) en mettant à sac l’atelier du fabricant de rêves.
Higraik était devenu un client assidu. Amateur éclairé de rêves anciens, il avait toujours trouvé son bonheur dans les rayonnages du petit choroume, la salle d’exposition qu’Iks avait aménagée tout au fond de l’atelier enfoui au fond d’une cave profonde.
Lorsque Higraik était venu pour la toute première fois dans l’atelier, Iks s’était longuement gratté le menton avant de desserrer les lèvres. Higraik avait le visage tendu, le teint pâle, et sa voix mal assurée était si peu rassurante que le fabricant de rêves s’était demandé un instant si ça n’était pas une visite aussi impromptue que sournoise de la Milice.
«Vous êtes de la Milice?» avait-il demandé d’un ton servile à ce drôle de type qui ne lui disait rien de bon. Prendre un ton servile était la toute première chose à faire en ces circonstances.
Le «Oh, non!» exclamatif autant que gêné de l’autre avait battu en brèche le scepticisme de l’artisan en rêves.
«Je vous offre quelque chose?». Offrir quelque chose était la seconde chose à faire pour lever le doute. Si la réponse était «On ne nous offre pas, on se sert», c’était bien la Milice, mais il était trop tard si on n’était pas en règle.
L’autre avait répondu «Non, non. Je vous en prie. Merci bien», levant tout doute à défaut de lever le coude.
Les langues avaient alors pu se délier, et à compter de cet instant, il ne s’était pas passé un jour sans qu’Iks reçut la visite de ce client qui deviendrait le plus fidèle de tous. Higraik n’était jamais reparti de l’atelier sans un nouveau rêve sous le coude, et sans qu’il n’eût longuement devisé avec Iks sur sur l’univers onirique et ses méandres toutefois moins tordus que ceux du réel.
Higraik allait pénétrer dans l’atelier lorsqu’il avait entendu le vacarme dû au saccage. ça avait été un coup terrible pour lui. Il avait bien entendu essayé de retrouver la trace de l’artisan fabricant de rêves, mais ç’avait été peine perdue. Les grands rêveurs –et dieu sait si Iks en était un– font des fugitifs que nul ne peut retrouver. Ils se fondent dans le paysage, se confondent avec les nuages, s’évaporent comme une image holographique lorsqu’on s’en approche et ont la capacité d’emprunter les traits de n’importe quel visage. Lorsque enfin on croit les tenir, c’est qu’on fait un de ces rêves bon marché achetés on ne sait où. Avec ça, allez leur mettre la main dessus!
Rentré chez lui, Higraik avait perdu la joie que sa rencontre avec Iks avait amenée en lui.
Qu’allait-il bien pouvoir devenir?
« Que vais-je devenir ? » s’était-il demandé en se mirant dans la glace froide de la salle de bain, tandis que la Cadomeuse automatique finissait de le faire propre et que la Gibseuse électronique lui décrassait les dents.
Comme tout un chacun, Higraik ne savait plus rien faire par lui-même. Habitué à consommer, habitué à l’aisance dont les fosses-mêmes étaient équipées d’un automatisme sophistiqué, habitué à tout se faire faire et à se faire servir par ces si merveilleuses machines, il ne savait plus même rêver par lui-même, ne sachant pas même comment s’y prendre. Encore heureux qu’il put s’endormir et sommeiller sans assistance virtuelle ni produit de synthèse gratuitement fourni par la B.I.G.
Alors il s’était allongé pour sombrer dans un sommeil aussi profond que l’avait été, en son temps, le choroume du fabricant de rêves.

Sitôt sa conscience évanouie, les cauchemars étaient venus l’envahir. Le terrain habituellement occupé par les rêves étant dégagé, le vide avait lancé son appel, immédiatement entendu par le premier cauchemar venu. Aucune des dix grandes société commerciale n’ayant réussi à les domestiquer, les cauchemars errants plongeaient tête la première dans toute cervelle vide qui leur tombait sous la dent. Les victimes désignées d’office étaient dans l’ordre: les consommateurs que les taux d’intérêt usuraires avaient appauvris; ceux qui préféraient économiser pour s’offrir un des rêves utopiques proposés dans les zhypers de luxe; et enfin ceux qui se retrouvaient sans rêve du jour au lendemain, leur fournisseur ayant eu la visite de la Milice en omettant l’offrande d’un petit quelque chose à ses sbires. Payer son tribut était une des lois phares qu’on avait tout intérêt à observer.

Higraik avait lutté toute la nuit. Pour pas grand-chose car il en était ressorti vaincu, mécontent et frustré, pour ne pas dire en colère.
Il s’était rappelé ces nuits de rêve à vivre en songe des vies de rêve, ce qui n’avait pas été fait pour le calmer.
Continuer à passer ses nuits à cauchemarder, il ne pourrait le supporter. Pas question non plus de courir la ville à faire des emplettes de rêves stupides dont les recettes iraient grossir encore les caisses de la B.I.G
Il n’y avait pas trente-six solutions : ses rêves, il les lui faudrait fabriquer lui-même. Après tout, n’avait-il pas vu oeuvrer son ami artisan dans son atelier ? Une fois même, Iks lui avait demandé un coup de main, et il s’en était sorti de façon honorable. Néanmoins, son ami, lui, était un pro. Un pro de pro. Et avec ça, quelle imagination!

Crayon sur l’oreille pour mieux réfléchir, Higraik s’était mis au travail. Aussi longtemps qu’il put remonter dans le temps, il ne se rappelait pas avoir jamais travaillé. Sans l’exemple vivant de son ami Iks qu’il avait tant de fois vu à l’ouvrage, Higraik n’aurait jamais su comment s’y prendre.
La nuit venue, il avait réussi à se confectionner un bout de rêve de trois fois rien. L’imagination lui faisant défaut, par manque d’habitude, ç’avait été laborieux. Il avait dû faire appel à toutes ses ressources, ce qui ne lui était plus arrivé depuis le jour où il lui avait fallu naître. Mais enfin, le résultat était là, et tout compte fait, il était plutôt content du rêve qu’il avait concocté: tout à l’heure, lorsque sa conscience volerait de ses propres ailes… il se retrouverait des semaines en arrière. Il pousserait la même porte qu’il avait tant de fois poussée, dirait bonjour à Iks, se dirigerait au fond de l’atelier. Il soulèverait la trappe qui mène au choroume, descendrait les marches, laisserait ses pas le porter jusqu’au rayonnage des rêves anciens. Il y trouverait un rêve merveilleux que son ami lui aurait réservé. Il n’aurait plus alors qu’à s’y laisser glisser.
Tout à l’heure…

«Il n’y a plus qu’à…» s’était-il dit, songeur et sourire aux lèvres.
Son tout petit rêve de rien du tout pour seul bagage, il s’était allongé, priant que le sommeil ne tarde pas trop.

. 

l’initiation

Sur Kahwuït qui s’écrit aussi K8 (ce n’est pas une case de jeu de bataille navale mais une des nombreuses demeures stellaires), lorsqu’est venu le temps de l’initiation, c’est-à-dire presque tout le temps, on envoie les plus jeunes des ressortissants faire un grand voyage.
Sur cette espèce de planète qui n’en est pas vraiment une, il y a un bail qu’on sait que les voyages forment la jeunesse qui forme la maturité qui forme la vieillesse qui fait la sagesse. On sait aussi que tout ne repose pas sur les seules expériences vécues, et chacun a déjà pu entendre l’Appel, cette force qui aspire de manière irrémédiable.
Une fois la destination fixée pour chacun, on embarque par groupes, chacun pour une direction différente, car à  quoi cela servirait-il que chacun, revenant, ramène les mêmes impressions de voyage, les mêmes informations, les mêmes pensées, les mêmes perceptions.
Puis c’est le départ, avec plus ou moins d’effusions, selon qu’on s’est porté volontaire ou qu’on a dû se faire tirer l’oreille. Les voyages, c’est comme tout: il y a du bon et du mauvais.
Les destinations sont d’une grande variété, mais indépendamment des lieux où on se retrouve, et sauf si le climat y est désolant, chacun s’accorde à dire que le plus important, c’est la façon dont on y est accueilli.
Les zôtes –c’est ainsi qu’on nomme les accueillants– peuvent être tout à fait charmants, attentionnés, serviables ou se comporter comme des frustes, des rustres ou de façon monstrueuse. Les comportements intermédiaires et ceux limitrophes, avec leurs limites toujours repoussées, sont la garantie d’une myriade d’expériences possibles.
Parce qu’on entre dans une espèce de sommeil sans mémoire ni rêve, ce que dure le voyage compte peu.

Il y avait eu la grande secousse du départ.
Ouaïnote avait ressenti quelque chose qui ne lui était pas étranger, ressemblant à ce qu’on peut vivre sur un grand huit, haut-le-coeur compris. La suite du voyage n’avait été qu’une parenthèse.

Elle s’était réveillée, contente de se sentir entière. Ce qui n’avait pas été le cas lors de son dernier voyage où il avait dû y avoir un crash, vu l’état dans lequel elle était arrivée.
Elle avait lentement pris possession des lieux puis avait commencé à les explorer, avec un sentiment de déjà vécu que les sensations, qui se faisaient de plus en plus précises, ravivaient. Oui, elle connaissait cela. C’était loin, mais elle reconnaissait cela. La chaleur humide, la transparence, la lueur et la pénombre, l’incessant battement de tambour, les bruits de forage au-dessus d’elle, le vacarme d’une cataracte et le son plus cristallin d’une source, le mugissement du vent, puis… les voix, étouffées.
Ouaïnote avait compris.
Elle s’était pourtant promis de ne plus remettre les pieds ici, mais le hasard en avait décidé autrement. En tout cas, elle s’y prendrait différemment cette fois-ci : pas question de ne pas tirer le meilleur parti du voyage.
Le groupe destination Terre avait été casé tout entier. à se demander si des accords n’avaient pas été passés entre K8 et la Terre.
Tous n’étaient pas tombés aussi bien que Ouaïnote. Les voyages, c’est comme tout : il y a du bon et du mauvais, du destin et des aléas, du doute et des certitudes, des errances et de bons lits confortables, de l’amour ou pas, des rencontres ou de la solitude.
Zorb était tombé dans un satané pays où des fous s’entre-déchiraient.
Larguée au milieu d’égoïstes, Agna avait passé son temps à se sacrifier.
Shaudvan s’était retrouvé à servir les nantis de sa ville pour un salaire de misère dans un restaurant où on l’exploitait.
Ator l’intrépide ayant eu des démêlés avec la justice de son pays hôte et n’ayant pu prouver son innocence, en avait pris pour perpétuité, tandis que Tor, son frère cadet, avait été envoyé à la guerre.
Muz, son amie de toujours, avait dû se cacher pour fuir les escadrons anti poètes, dont la fière devise clamait haut et fort “Muerte che totte bella”, ce qui signifie “Que disparaisse toute beauté”.
Tarabustée par ses proches qui l’empêchaient de vivre comme elle l’entendait, Soapatoa avait fini par se rendre folle pour ne plus avoir de comptes à rendre à qui que ce soit.
Dieu merci, d’autres avaient eu plus de chance.
Flor avait fait le cantonnier dans un village tranquille.
Tchènnce s’était vite retrouvé à la tête d’une petite fortune.
Devenu pompier, Hiang était considéré en héros depuis qu’il avait sauvé des flammes les coffres de la banque centrale de son pays, bourrés à craquer de billets, valeurs et précieux lingots d’orphale.
Hyin, la féminité incarnée était devenue top-model, tandis que Louna au coeur tendre avait trouvé le grand amour et fondé une famille heureuse.

Quant à Ouaïnote devenue ethno-psycho-philo-sociologue, elle avait passé sa vie entre ses recherches et la petite famille qu’elle avait fondée. Aimée pour ce qu’elle était et appréciée pour ce qu’elle faisait, son grand voyage sur Terre l’avait comblée. ç’avait été bien autre chose que le précédent.

Le temps du voyage imparti, il avait bien fallu penser à rentrer chez soi.
Chacun s’était séparé de ceux qu’il avait connus, avec
plus ou moins d’effusions, selon que les choses s’étaient plus ou moins bien passées durant le séjour. Les voyages, c’est comme tout, il y a du bon et du mauvais. Tous n’avaient pas la larme à l’oeil, loin de là, mais ceux que la séparation attristait savaient pertinemment que ça ne durerait pas. 

Vint alors le moment du départ.
Hormis les fanfarons où ceux pour qui le voyage n’avait été qu’épreuves, chacun, à un degré différent, souffrait d’avoir à partir. Mais chacun sentait aussi que ça n’était là qu’un moment douloureux à vivre, un passage.

Aux abords de Kahwuït, ils avaient croisé un groupe de voyageurs naviguant, manifestement, en direction de la Terre.
«La relève ?» avait simplement suggéré Ouaïnote.

.

.

le but

«Il te faut un but dans la vie. Sans but, on n’arrive à rien ! »
Des comme ça, on lui en avait gavé les oreilles à ne plus savoir qu’en faire. D’où certainement les nombreuses otites que Charles-Joseph avait faites, enfant. Des personnes qui s’étaient fixé des buts et étaient parvenues à les atteindre, il en connaissait; parfois heureuses d’avoir réussi, parfois insatisfaites, parfois certaines d’être enfin “arrivées”. Donc déjà hors circuit, car déjà maîtres ou docteurs. Faut-il, sous prétexte que certaines personnes ont besoin de but, que cela devienne une règle absolue ? Chacun serait-il un grand footballeur professionnel sans le savoir ?
Cependant, étant sage comme une image, aussi plat, et autant limité par l’encadrement, Charles-Joseph avait suivi ce sage conseil généreusement donné –ou plus exactement intimé– par ceux en charge de son éducation. Qui devaient ignorer comme lui-même l’ignorait que « les gens assez sensés pour donner des conseils le sont d’ordinaire assez pour n’en point donner ».
Des buts, il s’en était fixés. Il les avait atteints à la force du poignet –aidé parfois en cela par celui d’une veuve attendrie, lorsque lesdits buts, d’ordre sexuel, avaient été trop difficiles à atteindre. Il pouvait être fier de s’être fait lui-même et tout seul comme un grand. Parti de rien, il n’était pas arrivé à grand-chose, mais il était arrivé quelque part. Ce quelque part qui aurait tout aussi bien pu être le même s’il ne s’était fixé aucun but.
«Je me suis fait tout seul, à la force du poignet» avait-il clamé haut et fort, comme d’autres qui, comme lui, avaient réussi.
Ça ne s’était pas fait tout seul. Les buts à atteindre, il lui avait fallu les garder en permanence dans sa ligne de mire, les fixant comme d’autres avaient fixé la ligne bleue des Vosges, rêvant de conquêtes. Droit devant, contre vents, marées, grêle et neige, allant contre et ne faisant jamais avec, il avait parcouru cent fois le chemin qui mène à la réussite.
Et il avait réussi.
Cependant il était passé à côté de tout ce qui longeait sa route, sans rien voir ni entendre. Les ornières qu’il avait creusées sans s’en rendre compte, à force de marches forcées, s’étaient tellement creusées qu’il avait fini par ne plus se rendre compte de la beauté du ciel et de la terre. Les deux murs parallèles qu’il avait érigés de part et d’autre de son chemin l’ayant coupé de ce qui fait la vie : la vie.
Mais il avait réussi à les atteindre, ces buts.
Un surtout.
Quelle belle réussite, quelle satisfaction! C’était un but élevé, très élevé. Un but à sa hauteur. Et de cette hauteur, tel un conquérant, sans même prendre le temps de se poser, il avait daigné poser un regard sur ce chemin tout en bas qu’il avait parcouru. Et creusé.
Quand on a un but à atteindre, on ne fait pas de sentiment. En bas, tout en bas, de chaque côté de ce chemin, on pouvait effectivement s’apercevoir qu’il n’avait pas fait de sentiment. C’étaient des amours rejetées, des amitiés perdues, des beautés écrasées comme ces fleurs qu’il lui avait bien fallu piétiner pour progresser coûte que coûte. «C’est tout de même pas des fleurs à la con qui vont m’empêcher d’avancer!» s’était -il répété jour après jour.
Il avait réussi. Et de sa tour d’ivoire, passée l’exaltation, les yeux rivés sur son œuvre, Charles-Joseph l’avait longuement contemplée. Il avait vu aussi ceux qui, la contemplant, le contemplaient. Ran tan plan.
Puis peut-être parce que le vent avait commencé à tourner, la fraîcheur venant, les admirateurs étaient partis, l’un après l’autre, d’abord lentement, puis y mettant de plus en plus de précipitation.
Finalement, en bas, tout en bas, lorsqu’il n’y avait plus eu personne, Charles-Joseph avait enfin pu pleinement goûter sa réussite. C’était l’aboutissement.
Ce n’est que plus tard que de drôles de sentiments l’avaient gagné, qui avaient grandi de jour en jour. Sentiments de vide (il lui avait bien fallu faire le vide autour de lui), de solitude, puis bientôt de néant.
Alors il put apprendre qu’il y a une chose plus triste que rater ses idéaux : les avoir réalisés.

 reproductioninterdite.jpg

Publié dans | Pas de Commentaires »

Le coin du poète

Posté par Pierre Vaissiere le 18 octobre 2009

PATIENCE

Ne pas fermer les yeux
un jour on part
la vie n’est-elle que doux leurre ?

je mets vertu à m’éroder
à ces petits jeux
car un jour on tombe de haut
Apprivoiser les chutes
en silence, par l’oubli

A petits petis pas se fiancer à l’attente
de ce qui – comprenons-le ainsi – nous viendra
Douleur ou connaissance
Et de l’une comme de l’autre
qu’en faire une fois devenu l’hôte des vers
car meurent aussi les poètes

 

INFIDELE
Je promène mon vague à l’âme
à la mémoire de mon enfance
J’ensemence d’étranges femmes
et rêve d’amour sur un corps bleu
A l’instant où éclot l’amour,
une traînée d’étoupe douce et fulgurante
barre d’un trait fatal
le souvenir de vos images

 

MÉMOIRE  DES  JOURS  D’ORGUEIL
Vint soudainement à pierre fendre
le gel
D’un dernier trait d’ailes-rasoirs
l’oiseau des migrances infinies
avait percé le ciel enfin
à contre-zénith
Lui seul naîtrait à la mouvance.
Dans une fulgurance
les spasmes-tétanie de l’emprise glaciaire
mirent un terme à toute vie
En définitive

Qu’en advint-il alors
du vernis des vanités ?

 

 

 RENCONTRE
A courir aux langueurs hivernales
au long des mornes routes secouées de rires
la certitude vient comme souffle le vent
aux fertiles cerveaux des crânes abasourdis
à chercher les amours d’un impossible objet
La forge va bon train aux enfers d’ici-las
son haleine de glace endort les certitudes
Des hiers aux demains sans possible avenir
qu’ombres désabusées des âmes vagabondes
Hors le vide et la nuit de la nocturne horreur
ne demeure au possible à croisée de l’errance
qu’amicales encontres de sources en venir
que baume à réparer l’outrage des chimères
qui emplissent les coeurs
d’une infinie douceur

 

 

AMITIÉS
Aux retrouvailles d’alors ailleurs venaient crispées des mains à n’en pouvoir que s’encontrer d’amicales venues
découvertes aussi nues qu’âmes soeurs à se dévoiler qu’afin des joies à partager firent naître et qu’ainsi à compagnes routes s’unir, en partage de ce qui toujours se doit d’aller en toute fin.

Mais qu’avant grande errance
par devers Dieux
naisse  veuvage d’une défaite
celle de lasse solitude.

Quand ciel en terre le voudra
nous ensevelir pauvres hères
le pourra certes ne pourra
qu’en nous-même en raison voudrons

Tant qu’à faire et tant qu’être à n’être
faisons ribote en d’autres lieux
Afain que fanaison ni cendre
de leurs gangues ne nous submergent

Exceptée l’heure où notre orgueil
de pourrir voudra bien admettre

Lors plastique sera caduque
de n’être plus rien ne sera
ni jamais même un temps ne fut
si ce n’est celui d’amitié

Ne resteront de ces regards
à l’autre donnés en échange
que ces rognures-cicatrices
du temps qui largue les amarres
 

 

AUTOMNE
Des ombres de la nuit
le souffle ne retient que celles des soupirs des mots
qui n’ont pas été dits
l’oeil les lueurs linéaires d’insectes éblouis du trop plein de lumière
les narines l’ambre des senteurs bovines
le corps celui plus tendre de la longue fille
qui repose aux côtés
l’ouïe le son de la cloche du clocher d’en-bas
qu’estompe en stéréo la chaîne des montagnes
Il fait nuit calme
l’air est seulement irisé des langueurs automnales
C’est l’heure du songe.

Dimanche, nous irons cueillir les pommes.
Les enfants seront-ils avec nous ?

 

 

RÉCOLTES
Les feuillages bruissent
Le souï-manga annonce la fin de l’orage
la terre détrempée se gonfle et s’enfle d’aise
ventre nourricier à offrir l’amour
aux foetus de rêves
la sueur quitte les fronts
les rides s’emplissent de vie
n’aspirent qu’à d’aise se combler
limagnes à promettre l’abondance d’un instant
L’oreille tout à l’heure abasourdie
se tend maintenant à saisir le moindre cri de vie
Le tonnerre s’éloigne baptiser d’autres lieux
plus d’éclairs-fulgurances à décharner les yeux
les nuées se déchirent
tandis que se déverse une fraîche tièdeur
un léger souffle caresse la paume des mains
l’outil est là qui attend le labeur
il est possible à l’instant de retrousser les manches
d’affûter les lames de balancer les piochons
de râcler grignotter ensemencer la boue généreuse
…d’autres graminées déjà redressent leur tignasse de feu
pour encore quelques heures
Demain la faux coupera ce cordon, les coupant à leur enfance achevée
les arrachant à leur nourrice
La nuit ce soir ne surgit pas
elle se pose
comme linceul sur les souffrances à gorger de sève les craquelures de la terre
la nuit est douce alors
les hommes et les plus grands des enfants s’en vont
sur le chemin brillant d’aquatiques pierrailles
devenu pour la nuit guide-ruisseau
à les mener sûrement à la case de torchis
Une lueur sous le chaume
deux ombres devant l’huis
la plus petite enrubannée de de nuit et de mère qui la tient dans ses bras, la protège.
Petite vie à la porte de sa vie au pas de la demeure
qui sans le savoir sait qu’elle attend les autres
Ceux-là courent presque maintenant,
s’enlacent en riant pleinement

La joie des pauvres gens ne se prend pas au hasard des saisons
elle se donne et se partage
comme embrassades graves.
D’autres femmes sont sorties
à la rencontre de leurs hommes

Ce soir en cette nuit les corps les coeurs les âmes
sont aimés s’aimeront

Le ciel est de la fête.
Il fait beau : il pleuvra jusqu’à l’aube.

 

 

PRIERE
Par tant et temps de misère
nous autres allons à contre-pleurs
à la poursuite de chimères
d’un été qui déjà se meurt

Il n’est plus d’heure ni de maison
ni même d’amours outremères
ou encore hâte en la saison
tout se fâne fleurs fruits amers

Plus question non plus de batailles
d’efforts de joies ou d’infâmies
de pouvoir crimes et tripailles
au vent des vaincus ennemis

Encore moins d’illusions certaines
de chemins tracés d’advenir
d’aveugles passions tristes haines
quand seul survit le souvenir

Amis le temps pressé nous presse
nous coupe bras et survivance
octroie langueur et longue errance
n’avons de joie que la tendresse

Qu’il plût à Dieu nous préserver
tant l’horreur naît de nous quitter
car d’enfants à naître ne fîmes
l’amour si mal que c’en fut mime

Qu’il lui plût aussi nous donner
souffle de vie à suffisance
nous épargne orgueil et souffrance
et donne enfin de nous aimer

Lors vivrons l’essence des mots
briserons l’infâme silence
qui enferme en nos tours nos maux
pour vivre ensemble enfin l’enfance

 

 

 

ORIANE
Ses yeux sont de toutes les couleurs
des fauves de la Terre
aux bleus des anti-cyclones
des pourpres parnassiens
aux gris bleutés des mers océanes
de l’orpal des déserts de sable
aux verts glacés des orangeraies
du jaune-soufre d’avant les matins de feu
aux rouges du volcan qui s’éveille
du parme aux joues lorsque émue elle se grise
à l’indigo des lacs de montagne
du garance des laques de Chine
à l’émeraude des neiges tibétaines
du cobalt brûlant des alchimistes de la vie
aux marrons chauds des hivernales
du violet presque royal
aux argents de poche des gens pauvres
du rose dense des flamants nostalgiques
au feu des flammes qui lévitent
du bleu marine des infinis espaces
aux radiances des arcs-en-ciels
de l’acajour qui repose les yeux
aux enfols multicolors
 
Oriane ma bien aimée a les couleurs
Des gens du grand voyage

 

 

LE  RETOUR
Les statues de sel gris
givraient sur place
à tendre leurs bras voulus secourables
qui ne trouvaient que vide et raideur

Clément, le froid déjà faisait oublier les restes
de la pauvre enfant
Le monde entier à cet instant était là
mais y étant
ne l’était pas pour elle ou trop tard
elle qui dut avoir le coeur transi
pour cela.

Le glas grelottant des cloches
appelait à se recueillir
qui ce jour-là eut une pensée
pour tout ce qui se meurt de froid ?

Jeté poignée de terre gelée
comme au vent les embruns de la mère
afin que cette autre mère, la terre
t’accueille

Pour la deuxième fois le ciel
en eut le souffle coupé
qui lacéra les nuées
pour nous baigner de soleil
Alors vinrent les oiseaux

 

 

BRUINES
Aux heures glorieuses de la mort de la nuit
vas  boire les perles de pluie
qu’en tombant du Soleil bruineux
les rayons décrochent de son flanc

Laisse les sourires indolents
d’un nuage éclaté aux minutes de suie
te carresser de leur chant nuptial

Si le doute t’assaille
viens là où les faisceaux d’argent
te diront

 

 

 NAVIGATION
Ne pas rester assis
petit monde de folie la-la-lère
petits centres ventres soi nagez en liberté
nagez en nous plus près de nous
que des ancres nouvelles se lèvent
et brisent l’échine des chaînes

Le vent s’assagit lorsque le vent nous assaille
Nous tressaillons au bruit de son parcours astral
le cours de toutes nos rivières s’affole
Mille feux.
Les barques du passage en somme s’enflamment. Drame.

Les sauveurs égarés assassinent d’huiles lourdes
les poissons
maintenant désargentés
la planète entière coule de nos yeux
Qu’est-il advenu de ses espèces d’habitants
si pleins de certitudes ?

Le jade ne peut plus contenir le ventre de la Terre
qui ne veut plus guérir
de sa colère bouillonnante
les monstres de tous les lochs se préparent à venir
pour tout dernier recours

Qu’attendez-vous donc ?
Et vous, anges de nos nuits, gardes
qu’avez-vous fait de nos éveils ?

Tout fuit sous nos pas.
Ne pas faire faire de faux pas à ce compas céleste
Rétablir la barre tenir la route
afin qu’éphémères ne soient pas nos enfants
comme peut-être d’autres le furent
d’avant cet âge de la terre
 

 

 LA  CLÉ  DE  LA  MAISON
Le temps qui tarde à venir
lorsqu’il est là est beau
Celui qui nous tarde est lent à l’attente. Lenteur latente Avant même qu’en lui – et à l’instant de rencontre – avant même qu’ennui ne s’évapore. gouttes de non-vu non pris
Comment le prendre ce temps-ci comme femme
maîtresse aimante aux yeux de jade
Drogue-jade morphine aux tempes

Exiger en ce non-lieu des Temples à-bâtir
Marquer le pas. Beaucoup – peu  – trop ?
Marquer les heures et les ans d’empreintes nausées prétées par d’autres
Dieux de Cristal.
S-c-eller ce Pégase inutile qui un jour ou l’autre
s’arrachera les ailes.
Apposer le Sceau Royal imbécile
appaiser le sot qui sommeille.

Le temps bouscule vous bouscule. Moi aussi
Qui vaincra l’autre ?
A vaincre le temps risque-t-on de devenir Homme ?

Il est l’heure surprenante pour nous d’amours nouvelles en cet instant ou toutes vies se décroisent à décroiser-croiser ainsi dans nos mers intérieures et bleutées, rien d’autre ne pouvait survenir que rencontres de vermeil. Tant qu’à vouloir vie brûler autant le faire en liesse.
Lors ne comptent plus les nombres de naissance
ceux qui marquent l’époque du temps où depuis longtemps
ne sommes plus à notre place
ayant quitté les sphères célestes

Et ce lien naissant à nous qui nous rattache
à devenir faire la mémoire recouvrer
pour effacer les flous des images incertaines
et retrouver la Clé des Demeures Passées

Quand Père et Mère retrouverons ?

 

 

LES  HEURES  DE  L’EXIL
Il n’est que de connaître en soi quelque souffrance
pour que l’autre savoir qu’en lui elle demeure
Aux ténèbres les bleus volent couleurs aux nues
dans l’insondable viol du cadre assassiné
la blancheur du chaos connaît le déshonneur
les mortelles couleurs taisent les destinées

Les habitants d’ici sont les hôtes des nuits
la croix à bout de bras pour sortir de la fange
ouvre les cieux de braise : nous sommes en exil

Les rives ombrageuses d’un torrent de tumultes
s’enflent de gorgones le rictus éclaté
les navires sont fin prêts les navires sont trop peu
il nous faudra laisser beaucoup de ceux qu’on aime
les Quarks sont en marche et l’espace est immense
qui va nous séparer de nos âmes aimantes

déjà les boules de feu de glace et de tungstène
percutent nos navires et déchirent nos voiles
mais nos puissants soleils transpercent les nuées
et nous poussent vers là, là ou leurs vents nous poussent

Tout vient de s’effondrer sur soi même le temps
nous sommes orphelins nous sommes des migrants
Les habitants d’ici sont les hôtes des nuits
maudit ou être aimé chacun est le miroir
d’où le tain un instant s’est absenté d’oubli
l’heur d’enfance est passée comme couleur au soir
quand s’estompe l’informe

les bleus visages s’égarent il n’est que le brouillard
qui donne aux êtres vie
J’ai perdu la mémoire j’ai perdu mes amis
j’ai perdu mes enfants j’ai perdu mon Royaume
j’ai perdu mes amours j’ai perdu tout perdu
ne reste que l’amour à découvrir ici

 

 

LE  JOUR  D’AVANT  LE  DÉPART
Le soleil d’une lueur hivernale avait quitté sa culmination depuis le quart du jour et ce mouvement projetait un gigantesque dessin mouvant sur l’écran vibratoire des flots.

L’ombre vive de l’Arche et l’ombre  sourde des océans se mariaient dans une union vouée à une proche fin : le crépuscule en serait les prémisses.

Pour l’instant, c’était un fantastique coït cosmique sur le lit-même du monde, dont les vibrations invisibles allaient nourrir les hauts-fonds.
L’Arche bien qu’immobile semblait se mouvoir tant son ombre élargissait son champ d’action, se prolongeant bientôt jusqu’au rivage où je me tenais.
Parfois, il semblait que l’ombre se détachait de sa mère nourricière, comme si elle venait à sa propre vie, déjà se sachant autonome.

C’était peu de temps avant que nous nous embarquions pour le grand voyage d’oubli.

 

 

AVANT  L’HEURE  DE  L’EXIL
Aux visages tendus sur la digue crachaient les embruns d’atlantique à l’heure des naufrages.
En avant de la troupe une mouvante croix de suie de brume noire indiquait le noroît et ses crêtes de givre. A grands pas tous marchaient conduits dans l’ouragan par le prêtre sans âge qui hurlait poing tendu vers le ciel de tourmente.

Il injurie les Dieux
il doit se sacrifier
pour sauver des eaux
les basses-terres.
Dans une gerbe monstrueuse
la plus grande des vagues l’engloutit
Tout s’apaise
Sur l’autel de la digue
les Dieux ont eu leur dîme.

Tous alors de souffler cessant l’incantation, repris d’acide orgueil oubliant
le Monarque du Temps Qui Est.

Le ciel se désespère et souffle sa souffrance, se gonfle la poitrine. Tout bouge et change en haut tout s’oublie ici-bas.

La voûte bien aimée comme un ventre se tend se détend attirant repoussant arbres et temples : les pulsations célestes viennent en grande colère mettre bas les démons par leur ventre gonflé.
L’océan tout entier se soulève comme prenant l’élan qui va le libérer. Les éclairs rougeoyants violacent les faces bleues qui n’en reviennent pas et n’en reviendront plus.

Les nues sont déchirées les navires éclatés
est-il encore un sage à sauver du tumulte ?

Le peuple est assemblé et nos tribus amies amarrent les folles nefs les protègent de leurs corps
les vents sifflants hurlants pénètrent dans les gorges arrachant ça et là les mots de desamour
Nous dominons la ville de sur le Promontoire et voyons déferler la vague titanesque de feu de glace et d’eau
sur la Cité sans Droits.

 

 

 L’ILE D’AVANT
Peine insoluble d’une terre sans demeure
la mienne est bien ailleurs dans cet espace que je scrute aux nuits blanches
la devine sans la voir
immortelle langueur d’où jailliront des riens
rires inachevés d’amours folles finissantes
sous la catastrophe sidérante

Frémissant le corps se meurt
dans une adolescence infinie
parmi des nuées écervelantes
tout roule tout coule
tout croule sur des ravines d’aveugle terreur

Nous étions jeunes à cette époque
par la main me pris
toi la perdeuse de chemins
voulant l’absolu rêve vivre
vivre vivre qu’as-tu à le tant vouloir
qu’as-tu à le t’en vouloir
et comment le fais-tu ?
Comment pour ne plus gémir lorsque l’image de ceux que nous quittâmes jaillit en ta mémoire
à moins que mémoire soit éteinte en ta sphére-cortex ?
Désirs pierres mortes dans des noeuds de rayons-verts

Cent mille ans ont vécu sans que vienne le calme.
Devenir ton amant en l’honneur souvenir de
ces fiancés d’un radeau-méduse
qui nous emportant loin du feu la vie
mais quelle vie laquelle
nous épargna

Je vole épars
ubiquitant d’autres planètes
rien n’y fait rien
hantise.

En dix de nos années de terre – exactement – de vie importune
rien n-y fait rien
tout s’amuse à se jouer de nous et de notre âge
rien n’y fait rien
si ce n’est ce chagrin-sourire
Jamais je ne saurai l’hermétisme qui vit l’étanchéité protectrice se fourvoyer.
Nous croyions être protégés alors.

Voix à l’inquiétant neutre
neutralité des inquiétudes dont le sens
est lamentable et propre
quand à son sens d’alors.

Descente ou montée : tout est vertige tout est vestige
la Porte du Soleil… écroulée de ravines.

Claquement des mains qui semblent vouloir écraser
ces destins cependant les aimant
contresens des contre-temps qui nous ont fait atterrir là
contresens insensé par l’Autre
contrepoints vitaux
vitraux de l’impossible rythme qui s’est brisé un jour
brisant les nefs des autres que nous fûmes un temps

Le chant s’élève vibration berce alanguit
se dresse au plus profond des ventres
en en voulant sortir
comme ailes à sauver les fous que nous étions alors

Ce n’est plus la musique
c’est un sexe vibrations
rythme pour ce coeur particule d’univers
qui se veut envoler et loin très loin partir
retrouver les siens

Tu ne cesseras pas d’arrondir tes accords
que portent les voix des âmes nues

Mais que fais-je là où les autres ne sont pas
restés en de lointaines contrées bleues
ou s’ils y sont, si pâles, si pâles qu’à leurs traits d’albâtre salé mes doigts ne peuvent s’accrocher
saisir resaisir cette image fondue en brouillard souvenir
A peine vos lèvres se dessinent-elles qu’un voile efface cette ligne de vie où les vents de violence s’engoufrèrent un jour

Que fais-je au sein d’une multitude incolore
quand mon train va partir encore

Ile île perdue
mon île que n’as-tu rebroussé ton courroux
repoussé tes remous en ton cratère profond
happé la folie des vents  du grand large solaire

 

 

 FROHLE  D’ORION
Ton vaisseau a levé l’ancre, c’est l’absence
Il déchire les flots, traverse les brumes
Tu te nourris d’embruns
Les îles qu’il aborde sont peuplées de mes rêves
les alizées te font franchir les barrières de coraux
Tu es de tous les départs, d’ici, d’ailleurs, d’hiers et de demains, de partout de toujours
laissant de ton image l’image de ton image qui désormais me scrute

Tu dors au creux des vagues
Je m’éreinte d’éveils et de jeux vagabonds

Les océans délaissent leurs ardeurs glacées
baignant l’aurore d’une tiède douceur
D’ici tu as perdu le fil
j’ai perdu mes candeurs

Peu de choses ont de prise sur cet homme
déchu de ses paternelles embrassades
depuis ce jour sans date
où tes valises faites fis voguer la galère
tralali tralalère

L’oeil ne  peut se river au portrait flétrissant
de l’enfant disparue
sans se faire flouer par ce flou qui estompe la chair
Alors jeter ce compas qui me creva les yeux à tant fixer les étoiles qui disent la route
comme déjà nous l’avions fait après notre défaite

Je suis à la dérive me mettant en dérive
cherchant par cet au-delà de tout parcours une voie de quelque lueur que ce soit
La voie – verbe silencieux – qui guide mes pas
 

 

SOUVENIR  D’ENFANCE
Dites-moi
si les fleurs de chez vous fanes parmi les fanes
sont allées engrangées  – le bétail aura faim -
portées par d’autres fourches que celles de l’été
les fourches de l’hiver du vent du sel de mer
qu’à bras le corps les Dieux
promènent en d’autres temps

sont allées nourrir les bêtes, les fanes
folles bêtes étranges et noires
qu’en moi vous nourrissez

Lune :
as-tu des nouvelles de ma chair
l’as-tu vue dans tes contrées bleuâtres
l’as-tu sentie dans ton ventre de miel ?

Voyez : je suis là à gravir les échelles
du temps et des espaces
je suis progéniture
tout étant votre père
mais comme est longue l’absence de mes enfances
où vos bras stellaires bleus me nourrissaient d’amour.
 

 

CHANSON  ANDINE
Souvenir d’un futur assoiffé de disettes
Apreté d’un visage aux masques de sourires
Aux vertiges andins je préfèr’ la lueur
de la fill’ jeune fille effarouchée muette
de la femm’ vieille femme aveuglée de mes rires

A force de me taire un voyage amérique
la torture a voulu m’habiter comme un rat
soleils morts pieds-de-nez ou nique à l’infortune
venez gerber en moi qu’un sang nouveau m’assaille

A mon torse venu agrafez vos agapes
il n’est que le fruit mûr que les orages gâtent
Bruissez au loin sans fin mes paupières arides
qu’en d’isocèles bras veniez dévertébrés

Corindon hurricane escroc de mes phanères
païennes psalmodies aux frontons des tympans
laissez les lochs aux monstres et l’homme aux nénuphars
et que naissent enfin d’invincibles gorgones

Que l’ébouvoir géant n’équarrisse nos coeurs
mais des pauvres haillons sans couleur que la nôtre
ne laisse que rognur’s aux marines tornades
que leurs sels obscurcis ravaudent nos douleurs

Ombre parmi les ombr’s que poudroie le soleil
je suis dans la poussière âme parmi les âmes
Mon Dieu s’est absenté pour de futiles messes
La chaleur qui est mienne encense l’univers
 

 

SOLEA
Des masques éphémères l’été ne retiendra
qu’une odeur en exil
La lame vagabonde emporte toute trace
le vent n’existe plus qui chasse les nuages

Aux approches du soir
je ne suis qu’une rive
en attendant la nuit

Mon oeil sable-mer suinte de ses embruns
déjà les vers y vivent
le dévorent et y pondent

Ne serai nourriture
qu’à sauver la vermine
j’aime à aimer aimer
je n’en peux que martyr

de ce monde hors de moi
il n’est plus qu’artifice
fumiste magicien aux mains anamorphiques
tu n’es qu’un dieu de pauvres et je ne le suis pas

L’orgueil est ma demeure la terre ma misère
mon amour-satellite recouvrira les âges
ancêtre de ce temps ma naissance est dé-feinte
mon moi est révolu mon toi-t est désespoir

Je demeure et fais mère
je me meurs éphémère        
 

 

LE  PHARE

Angles sextant des mains goniométriques
pour situer l’axe gordien
d’où vint Le Désastre

D’ici tu contemples
le temps qui te sépare de cet espace sphérique
d’où partirent nos vaisseaux
d’orpal et d’orfeu
d’avant le cycle des jours qui passent

Nous venons de là-bas

Depuis les cris se sont tus
et le murmure des alizées solaires
nous a mené ici
en cette Sinoe
aire d’arrivée de ce détour

Depuis à chaque Sholol nous érigeons nos tholos
des himalayas aux plaines syriaques
de Chaldée à la vallée du Nil
de Santorin à Mezopal
de l’Ande à Europe

Là-bas depuis
les sources ont rejailli bénissant les moissons

On engrange
Pour le Retour
 

 

VOYAGE
A l’aube en direction de l’Est
du regard fais lever le Soleil
fais fondre les dernières traces de la nuit

A l’heure matine
aux louanges des frères de prière
dresse l’oreille aux paroles de miel
d’Ellée

Comme pour nourrir les oiseaux
Ouvre la paume de la main gauche
tends au zénith à naître le doigt de connaissance
écoute la vie d’en haut palpiter au creux des monts de merveille

Lance ton souffle d’homme en diagonale de vie
et laisse-toi gagner par ce que tu vois
car ce que tu vois EST

L’aigle de force brume
aux serres de fibres d’or
t’attend en cet instant

C’est l’instant du départ c’est l’instant de l’éveil
ses ailes te dessinent la tendre offrande de l’enfant
qui quitte le logis, grandit

Sous la brise les feuillages s’ébrouent
La journée sera belle     

 

 

 

PROMENADE 
Courbe fermée afin de croire
qu’un jour on revient à son point de départ
Tu as oublié les heures
qui passent
et défont la trace
de ce chemin de rocailles

Au loin les plages se font oiseaux
sous le soleil de zèbrures marines
elles s’élèvent les plages
et tes pas ne peuvent t’y porter
qu’en leur argile brisé

Mets ta chair en poussières
pour finir le voyage
et cesse de t’accrocher aux nacres
des coquillage

A la veille du jour de la forge éteinte
ils sont là toujours là
échoués

Alors pars de ton ventre
oublie jusqu’aux espaces intérieurs
et à l’idée même de l’homme
qui n’est jamais qu’une idée
Laisse aller
éparses
les bribes de photons
afin qu’aucune force n’entrave
leur mouvance éthérique

Au retour
ramène en toi ces centres dispersés
sans chercher à les ordonner

Laisse les vivre leur vie qui est partie de toi
et abandonne ta vie à elle-même
Car
elle est partie d’eux et part de l’univers
 

 

SEPTENTRION
Quelqu’un  avait dit * il est grand temps de partir !

Nous avions emprunté un large chemin entre érables et bouleaux. Les branches mortes nous disaient notre avancée et nos souffles taisaient les mots de la séparation d’hier encore prégnante.

Nous avions pour seul poids d’entrave celui de nos coeurs lourds. Lorsqu’on s’en va, on sait que rien de ce qu’on emporte ne servira jamais : les très très longs voyages se passent de bagages.

La forêt s’était éclaircie. Aux aurores, nous pouvions sentir l’air s’émouvoir, à l’approche des premiers rais de lumière lorsqu’ils irisent les nappes de brume.
Les lichens d’argent indiquaient le chemin, comme au-tant de phares que nous laissions derrière nous. Les étendues boréales nous attendaient.

Jusqu’aux midis, les asters de froidure craquaient sous nos pas qui délivraient de l’emprise du gel l’amical tapis de mousse. Il nous donnait des ailes, adoucissait les coups de boutoir que chaque enjambée nous assénait.

Les bruyères avaient disparu derrière nous. On n’enten-dait plus que le vent, chargé de couperets de glaces, qui hachait les derniers cris de bêtes.

Les territoires étaient là. Sept tumulus en montraient les  limites de grande ouverture.
Quatre d’entre eux étaient disposés en croix, selon les points cardinaux. Ils disaient que l’errance était finie.  Plus jamais nous n’aurions à revenir sur nos pas car nous avions atteint le but.
Deux autres, de forme conique étaient à la croisée, pour nous dire que nous avions trouvé notre centre. Ils étaient base contre base, l’un planté en Terre par la pointe, l’autre le sommet dirigé vers le Ciel. Celui planté en Terre nous disait que nous venions de la Terre ; celui dressé au Ciel nous disait que nous venions du Ciel.

Le septième était plus petit, plus bas, à notre portée. C’est le seul que nous pouvions gravir sans avoir à en faire l’ascension : nous venions de la faire ces  temps-ci.

Vint alors le dernier jour et sa nuit que nous avions laissée nous rejoindre.
Nous étions assis, tous les Sept, en cercle, sur le dernier monticule  qui servirait de  mound à nos chairs inutiles.

Le silence même s’était tu. Les nuits du Septentrion sont belles.

Nous sommes les cavaliers des Sept Boeufs de Labour.
 

 

DELIVRANCE
Mes jardins se sont faits griller
aux vents acérés de l’été
le regard des bêtes a fané
les fleurs que je leur offrais

Ne leur donnerai plus qu’épines
qui comme envol de flêches vives
iront percer cette horreur glauque
de leurs yeux torves et stupides

n’aurai pas à m’en vouloir
aveugles ne le seront pas plus
mais qu’au moins l’offense qu’ils sont
soit lavée au sang de l’été

mon envie est de leur ôter
cet objet qu’ils ne savent user
comme à un enfant enlever
le tambour qu’il ne sait jouer

ces saisons m’amie n’en seront
bientôt plus que de souvenance
il est temps qu’à temps nous soyions
en nos étés de délivrances

 

 

L’AMOUR ENFANTER
Mais, sage ne sois jamais plus
qu’avant heurt de Dame Camarde
Aie lors d’autres envies de vie
Parmi celles celle de vit

Il n’est plus fidèle chandelle
qui te rattache aux vives joies
des corps de cet ici-bas monde
que lui qui te rattache en chair

De cette flamme passagère
retiens d’elle corps et lueurs
hors ceux n’est qu’heure de misère
pour comptines d’infantes noces

En ces temps d’enchères d’idées
plus caduques qu’eunuques morts
crois bien-sûr pour qu’esprit ne meure
qu’il lui faut tendre et gaie demeure

De créer mots nul ne nourrit
soi-même ou compagnons de route
eux ne peuvent raison trouver
qu’à planter vit dans la toison

A recevoir tendre semence
d’amour qu’importe la couleur
l’amour se partage et se vit
pour l’amour enfanter enfin
 

 ILLUSIONS
Jeunes filles d’avant qu’êtes-vous devenues
tandis que vieillissaient vos pères et vos mères ?
Lesquelles d’entre-vous sont mortes en prières
d’attendre grand amour en chambre offertes nues ?

Jeunes filles d’hier qu’en sont-ils advenus
de vos princes charmants moins qu’autant que charmeurs
lors combien d’entre-vous aux années de douleurs
lourd tribut ont payé croyant bonheur venu
du plus doux mot d’amour, de promesse éternelle
hors de ceux-là ne fut que triste ritournelle

Et fille de jadis quelle promesse encor
vous fit-on alentour et à quel beau parti
futes-vous donc promise ? Hélas il est parti
glaner d’autres amours conquérir d’autres corps

Vous fille d’autrefois quel poète en son chant
aux larmes vous émut et en l’espoir vous mit
de vivre en gai logis recevoir vos amis
pour lendemain de noces à retourner le champ ?

Dans le temps jeune fille il vous nomma promise
un p’tit tour deux p’tits tours du monde il fit le tour
s’en revint en pays voit défaits vos atours
cependant qu’aviez mis votre vie en remise

Jeunes filles d’antan où sont enfouis vos rêves
dans vos malles d’osier vos poupées de chiffons
les guignols vous ont eues avec leur fon fon fon
tant pis vous dites vous tant pis pourvu qu’ils crèvent
               
 

reprointerditeunblog.bmp

Publié dans | Pas de Commentaires »

LIENS

Posté par Pierre Vaissiere le 18 juillet 2009

 

Ce que Pierre C.J. VAISSIERE écrira peut-être : des écrits déjantés avec sa vision d’une humanité pas toujours jolie jolie, mais des fois, si.

.

Ecrits pas regardants : un autre blog de Pierre C.J. Vaissière, peut-être pire que le précédent.

 

Ce que Pierre C.J. VAISSIERE aurait pu écrire : un blog quelque peu impertinent et des idées pour le moins bizarres…

 

Blog de l’auteure Martine Alix Coppier

Site de l’auteur Jean-Michel Thibaux

Site de Marianne Raffestin, plasticienne

Publié dans | Pas de Commentaires »

CREATIONS

Posté par Pierre Vaissiere le 17 juillet 2009

LIVRES : Des aides à la réalisation d’ouvrages (mise en page, couvertures, illustrations), des publications intimistes : atelier livres
Des extraits à consulter ou des ouvrages complets à lire : mes livres

 

couvertfinale.jpg       Voyage en Ergolide

 

REVES D’ARTISTE : des créations (mobilier, bas-reliefs) pour certaines tellement improbables que je me demande comment je m’y suis pris pour les réaliser. Pour d’autres, l’envie d’y venir ou d’y revenir. Pour en savoir plus.

mobilier29.jpg  un meuble (cuir, accastillage, métal) parmi d’autres en cuir massif intégral, en cuir et métal…

La demeure en mouvance  un bas-relief (peau, acrylique, plastique) parmi d’autres en cuir, en cuir intégral, en peau, en aggloméré de sable…

 

Publié dans | Pas de Commentaires »

REVES D’ARTISTE

Posté par Pierre Vaissiere le 17 juillet 2009

Un moyen comme un autre pour que le sentiment d’exister soit suffisamment fort pour réussir à vivre.

Dans certaines tribus primitives (pour ne pas dire « premières », terme langue de bois et gueule de mauvais contreplaqué) les gens (je dis bien « les gens ») croient que la « vraie » vie est celle qui se déroule dans les rêves. Einstein le pensait aussi, à sa façon.
Les rêveurs, je veux dire ceux qui planent et n’on pas le sens des réalités, ne sont pas ceux qu’on croit.
Croyances. J’y vais aussi de mes croyances. Les poètes, artistes, créatifs de tout poil, s’ils ne détiennent pas la vérité, la touchent du doigt certainement plus que les économistes, politiciens ou religieux. Ils inventent le monde que d’autres s’évertuent à détruire.

Je ne sais pas si je suis un artiste, un poète ou un créatif, mais je sais rêver et les rêves que je me bricole sont de beaux rêves. Et parce que je les trouve beaux, je passe le meilleur de mon temps à les réaliser. Je parle bien de réalisations et, quoi que  mes méthodes procèdent plus du bricolage que d’une technique sophistiquée, le résultat en est quasiment toujours quelque chose de bel et bien concret. Plus encore s’il s’agit d’objets. Et je les trouve beaux non pas parce qu’ils sont mes enfants mais parce qu’ils me touchent.

Ici, ce sont des objets, meubles hors du commun ou bas-reliefs dont j’offre les images, en partage. Cliquer sur les liens suivants : aménagementsbas-reliefs & sculpturesdécorationmobilier,.

Publié dans | 2 Commentaires »

PARCOURS

Posté par Pierre Vaissiere le 17 juillet 2009

Parcours, ça vient de parcourir, ou le contraire.

Qu’entend-on parcourir, par parcourir et par courir ? Au berceau de mon humanité, alors que Dieu croyait encore en moi, je pensais courir le monde, chaîne d’arpenteur en main, pour le mesurer. Je voulais m’y mesurer. Tâche bien ambitieuse et vouée à l’échec. Quelques mois plus tard, et pour la seule raison de vouloir me dégourdir les jambes, je me suis mis en tête de vouloir explorer l’univers. Pas seulement le mien qui se résumait à une aire de quelques mètres carrés (ronde et grillagée de fils de cotons pas faciles à saccager avec mes petits doigts gourds et boudinés de bébé), mais l’univers tout entier. Ma première frontière finalement franchie, et après inspection des lieux, j’eus la douloureuse surprise de me rendre compte qu’une deuxième frontière se dressait toujours derrière la première, que la deuxième en précédait une troisième, et ainsi de suite, à l’infini. Bref, Quelqu’un avait versé au sol un énorme pot de colle néoprène.

Très beaucoup bien plus tard, alors que je m’étais habitué à un engluage finalement pas si inconfortable qu’il n’y paraît (Aux « Alors, ça colle ? » des salutations, je répondais invariablement « Ça colle super, et toi ? »), ç’avait été la libération. Un cordonnier, ami de lui-même et par conséquent des autres, donc de moi, avait lâché le morceau : SOLVANT. Révélation certes sibylline, mais dont je sus tirer parti après avoir feuilleté le Chasseur Français et être tombé sur un article fort à-propos qui avait eu la chance d’échapper à la main impatiente et rageuse du dernier diarrhéique à avoir utilisé les vécés.

C’est ainsi que, mes sandales enfin libérées de leurs gluantes entraves, je pus courir le monde. Depuis je n’ai cessé de le parcourir, prospectant tous azimuts pour tenter de glaner de quoi vivre. Certains nomment cela « glander », ce qui n’est pas surprenant lorsqu’on sait que l’homme et le cochon ne sont pas plus différents que ne le sont blanc bonnet et bonnet blanc.

Mon parcours est un parcours simple et bête comme chou, sans doute pas plus hétéroclite, composite, hétérogène, et disparate que n’est celui de l’humanité. Instable ? Ben tiens ! Laissons la stabilité à l’inanimé.

Enfant j’étais poète et rêveur. Aujourd’hui aussi. Avec l’ajout de quelques cordes à mon arc. Penser tout de même à ne pas oublier de fabriquer les flèches.

J’ai pris de l’âge, mais à mes yeux d’enfant je ne suis pas vieux. A mes yeux de vieux, je le suis. Et n’en ai cure. J’ai l’âge du monde, je veux dire du mien, mais n’en ai pas toute sa mémoire, et pourtant…

 

La première fois où je me suis vraiment mis à courir le monde, c’était sabre au clair. Dans les rues usées d’une ville usée dépassée par son passé bourbon révolu. Deux glaçons, merci, ça ira. Le sabre, plutôt un fleuret. Sept ans, mon deuxième cours d’escrime. Dans les rues on s’était couru après avec les autres enfants, on avait engagé le combat. Quel bonheur ! Attaque ou esquive, t’enlève le ou, tu mets un et, sinon tu meurs.
Trois ans passés à faire de l’escrime, le reste à s’escrimer, jusqu’à il n’y a pas si longtemps.
On s’escrime à courir.

J’adorais mes maîtresses d’école, le peu que j’ai eues. Je crois bien qu’elles m’aimaient assez pour que je le croie.
J’ai toujours aimé mes maîtresses et je crois bien qu’elles m’aimaient. Je suis sûr qu’elles m’ont aimé. A un moment donné, donc gratuit, comme le temps qui se déroule.
Puis ce qu’on appelle la vie : éducation, école,  amitié et amour avec plus ou moins de s, mariage puis union, enfants, d’abord au pluriel puis au singulier, le côté pile de la vie, quoi ! avec ses désunions ou ruptures. Des retours-chariot qui font gling et déglinguent. Et avec les réparations –faut voir c’que ça coûte–, il va en falloir des sous !

Après il y a eu le glandouillage. Ce temps passé à glaner glander pour la gagner, cette vie. Gagner sa vie ! Parfois le même enfer que pour gagner son paradis, avec toutefois plus de chances d’y parvenir. Mais que gagne-t-on à gagner sa vie puisqu’on finit par la perdre ? La vie elle-même n’est pas l’enfer, pas plus qu’elle n’est le paradis, mais rien n’empêche de rêver, ni de cauchemarder. J’ai choisi les plages de sable tiède, les forêts d’arbres tendus vers là-haut, les rivières où on peut laisser pisser les yeux lorsque c’est un petit peu dur et où on se laisse aller à jouer le bois flotté lorsqu’on se sent léger ou… vide.

J’aime les autres, pas tous, car encore faut-il qu’ils soient aimables. Je ne parle pas de mérite.
Je les aime d’autant plus que j’en vis, comme ils vivent de moi. Le vieux que je deviens depuis ma mise au monde n’a jamais su être envieux. Ce qui, peut-être, explique cette faculté à papillonner sur les glands.

J’ai eu le cuir à fleur de peau, ce qui m’a amené à décimer quelques troupeaux de bovins. La peau des hommes est trop lâche pour y découper de solides renes, et machin sait qu’il en faut des costaudes pour conduire le char à boeufs dans lequel nous voguons de tas de fumier en sources claires. Parce que la lucidité manque de limpidité nous pensons avancer alors que nous sommes embourbés. J’aurais fait moins de dégât dans le bétail si j’avais plutôt oeuvré avec des peaux de sauc’.

 

Parcours d’un coureur au souffle court 

J’ai trop couru tout au long du parcours qui m’a mené de là où j’en étais à là où j’en suis, et je suis essoufflé. C’est ma foi vrai que j’ai toujours eu le souffle court, mais à prendre mes jambes à mon cou, je pensais l’allonger. Erreur. Je n’ai fait que me fabriquer des crampes responsables d’entorses et autres vacheries de parcours qui m’en ont fait voir de toutes les couleurs, surtout du bleu. J’en suis couvert.
J’ai tout fait pour cesser d’étouffer au moindre effort. J’avais mis ce handicap sur le compte de ma cage thoracique insuffisamment développée (suite à une maladie d’amours infantiles, mon coeur avait pris tant de place qu’il n’avait laissé qu’une portion congrue aux poumons) jusqu’au jour où, alors que j’avais voulu shooter dans un ballon que des gamins avaient envoyé valdinguer dans mes pattes, au risque de me faire tomber, il m’avait été impossible de donner le moindre coup de pied dedans : mes jambes étaient trop courtes pour pouvoir l’atteindre.

Honte. Prisonnier du stade où j’étais alors, les jeux de ballon de rues ayant été interdits après la dernière élection de je ne sais quel élu, le besoin irrépresseible de fuir stade, avanie et infâmie m’avaient donné des ailes. En pensée seulement, hélas ! comme je m’en rendis compte lorsque je me mis à vouloir franchir le grillage afin de m’affranchir. Echec.

Coincé derrière ce qui ressemblait à une cage de tir où je me sentais plus vulnérable qu’un pigeon d’argile, je mis à profit mes longues heures d’incarcération pour m’endurcir, corps et âme. La municipalité faisant bien les choses quant à l’entretien des pelouses et des latrines, je pus me nourrir et m’abreuver en regrettant cependant le manque de variété dans l’ordinaire qui me fournit une raison supplémentaire pour m’évader.
Vint enfin le moment où, solide sur mes jambes que des exercices d’étirement avaient fini par allonger, je décidai de mon élargissement. Décision prise alors qu’accroché par les pieds à la barre latérale de la cage, l’ombre portée de mon corps venait d’atteindre la graduation supérieure de l’échelle de mesure que j’avais tracée à la craie sur la pelouse pelée. Cette séance d’entraînement, que j’ignorais en cet instant devoir être la dernière, m’avait fait gagner les tout derniers millimètres de longueur de jambe qui, d’après mes calculs, me permettraient de m’échapper. Pou rmettre toutes les chances de mon côté, une parfaite aisance et un poids réduit me semblant indispensables, je me dénudai et, sans plus attendre, m’attelai à franchir le grillage, ce que je réussis, me promettant dès que j’aurai papier et crayon sous la main de m’établir un diplôme d’évasion.

 

Je n’aurais jamais dû me retourner.
Qu’on soit d’un côté ou de l’autre du grillage, il est toujours là.

 

 

 

 

 

 

 reprointerditeunblog.bmp

Publié dans | Pas de Commentaires »

ECRITS & LIVRES

Posté par Pierre Vaissiere le 17 juillet 2009

 Ecrit froissé                                      

Un écrit jeté rageusement à la corbeille, récupéré, défroissé, rejeté à la corbeille… sans cesse.

 Ecrit a lire

Lire ce même écrit, sans se hâter

 

Voir aussi (et surtout) les blogs
Écrits pas regardants, un blog de Pierre C.J. Vaissière
Ce que Pierre C.J. Vaissière écrira peut-être
 

 

LETTRES D’AMOUR (à ne pas paraître)

Envie d’écrire, pas vraiment, mais appel des mots. Pas vraiment. Appel du clavier, le crayon exige recopie, c’est pas de la technologie de pointe quoiqu’on en pense on a beau le taillecrayonner.Clavier, machine, mots à cent sous, doigts agiles pour oublier ce qu’ils valent. La valeur des maux ? C’est pas tous les jours qu’on tient un Palissy. Frappe au long cours pour un voyage, plutôt une promenade. Jardin des lettres à fleurir, si le temps le permet, mais on ne sait jamais, quand on ne se sait pas. Eclosion, mots, phrases, mots ronds, carrés, tordus, pointus, acides amers avec ou sans virgule plus de frontière liberté et avec ça je vous mettrai bien un ou deux points non merci ni majuscule ni pontuation ni pas de faute garder juste les retours chariot quand essoufflement soufflet camouflet de la fatigue qui guette à demi-mot un tiret pas bien pas bien ça casse le désert ça l’habite ça le rend bruyant plus rien n’y brille apostrophe mal pas bien c est comme petit tu vois petit je veux dire quand on est petit et que ça discutaille papa maman avant que ça finisse en disputaille maman papa et tout le monde qui sang mêle pêle mêle et qu on se bouche les oreilles mais que ça sert à rien parceque papa crie haut avec sa voix basse pendant que son épouse parce qui l lui avait mis une bague au doigt pas mise à l index hélas piaille hélas se désole hélas crie de plus belle hélas qu elle va retourner chez sa mère hélas pour elle ou tant mieux l essentiel est quelle parte hélas elle est jamais partie toujours restée si ça se trouve parce quelle a jamais vu que je me bouchais les oreilles sinon peut être elle aurait parti cétait sa seule répartie jamais jouée toujours perdue davance les soirs d au théâtre ce soir cétait plus drôle même que je me rappelle DE une pièce cétait les portes claquent dommage qui n y ait qu elles qui claquent mais cest une autre histoire que je me souviens pas peut être parce que jai oublié qu on devait dire se rappeler rien tandis qu on dit se souvenir de rien je n y peux rien cest la règle c est comme ça et pas autrement c est comme ça et pas autrement c est comme ça et pas autrement que mon père mes institueurs et trices mes professeurs mes chefs et les chefs des autres, les professeurs des autres, les instituteurs des autres auraient dû s appeler tous ça aurait été plus simple surtout pour moi qui me rappelle jamais les noms des uns des autres à quoi ça sert quand c est les mêmes à un souvenir près les NON je m en souviens on s en souvient comme les paires de claques d ailleurs les non allaient toujours par deux rapport que javais deux parents une claque chacun joue droite joue gauche c est pour ton bien le maître qu est ce qu il était fort les deux à la fois parce qu à lui tout seul cétait une paire de claques complète aller retour pour mon bien et je crois pour son bien à lui surtout les mots les miens c était secret assassin méchant gardés au chaud pour un plat à servir froid vengeur puis toujours la mémoire on oublie plus tard d autres mots aussi dans ma fabrique de mots pour pouvoir me dire que ça c était à moi comme le monde qu ils me dessinaient qui était le monde que je voulais il nest jamais venu mais j y crois encore il n est jamais venu parce que je n y crois pas assez comment croire quand on apprend le mensonge et qu on apprend que le mensonge est la vérité vraie sans trucage c est ce qui ls disaient tout en disant le contraire pour bien faire voir tout le bien qu ils me voulaient
aujourd hui pour trouver la vérité je me sers tout plein de mensonges comme celui d écrire en croyant changer le monde mais le monde il est derrière il est pas devant devant ça nexiste pas ça na jamais existé demain c est ni rond ni carré ni aigre ni rien du tout ni rien demain c est rien que du rien mais s il fallait que ce soit un mot de quelque chose ce serait un mot doubli pas un mot de souvenir un mot casse barreaux demain c est pas encore marqué dans la tête et il ne sera jamais marqué parce qu on ne peut pas retenir quelque chose qui n existe pas cest comme les apostrophes d’avant
demain ne sera jamais marqué parce qu’on ne peut pas retenir ce qui n’existe pas plein danniversaires pour oublier les apostrophes les points les virgules ou me rendre compte qu ils nexistaient pas dans plein dautres anniversaires je comprendrai que les mots n existent pas non plus alors je saurai peut être ce qu être signifie
Mia bella mia bellissima mia maxima tutti silencioza cest bien singulier de n en pas savoir le pluriel de ces mots singuliers singulièrement mal ortaugrafiés juste un mot quelques uns de plus pour vous souhaiter une belle semaine des nuits sans moustique des rêves sans drame et rien que des idées roses à défaut de carottes parce que ça fait du bien au teint. J’en tiens au frais pour vos retours sages et ceux d âges.Je glane des mots à défaut de glaner des glands pour l’hiver au cas où celui-ci jouerait l’essaim de glaces prolongé, vous offrant une part de mes récoltes, celle du soir. Du partage, car c’est lui qui me manque, si je fais abstraction de vous.

Remajusculation Errance à tous les étages, donc à celui de ma plume qui, s’étant fait la malle, est relayée par le clavier.  Je me laisse écrire, écrivant ce qui vient à se dire, c’est à causer laissant courir le flot, quitte à y être entraîné. Peu de risque de noyade

pour l’instant.

il y en a qui ponctuent leurs phrases, moi des fois pas toujours, mais des fois, de tas de choses invraisemblables comme des questions affirmatives avec les drôles de points qui vont avec par un deux ou trois

Je n’aime pas tant me retrouver désatrophié d’apostrophes.

Jy préfère un festin provençal pour nos trente deux sens, à mener-mener ensemble.Accés pour l’instant blocké tant pis dommage mis au block
Alors dites moi les senteurs, dites moi les vagues, la pluie, le vent, dites moi les calanques, nos calanques, la couleur des fleurs…Révolte-face dites moi vos fleurs et leurs noms vos vagues et leurs demeures vos routes et leurs entrelacs et leurs eaux où se mirent vos ravines et vos escarpements dites aussi vos vallées aux fragrances de mai et ces autres aux senteurs d’automne ô si Dites moi lodyssée de ceux là que nous sommes avec leurs doutes joies desespérantes leurs rires sottises qui jalonnent leurres cheminements..

retour creations

 

 

 

reproductioninterdite.jpg 

Publié dans | Pas de Commentaires »

A PROPOS

Posté par Pierre Vaissiere le 16 juillet 2009

Des mots de tous les jours, d’autres non. Certains venus de loin, d’autres pas encore là.Des mots en vrac, des contes, des poèmes ou presque.Puis, aussi une galerie où vous pourrez voir des réalisations, bas-reliefs, sculptures, mobilier, déco et aménagements qui appartiennent au passé, ayant cessé ces activités. Provisoirement peut-être.

 

Pierre Vaissière PIERRE VAISSIERE
Plasticien (Grand Prix des Métiers d’Art) il est connu pour ses créations de mobilier contemporain  quelque peu déjanté et de bas-reliefs. Il est aussi  l’auteur d’écrits « philosophiques » (Simples paroles,paroles de simple ; Voyage en  Ergolide ; Contes inventés d’ici, d’ailleurs, de toujours), de romans (La mémoire en cavale ; Calcination  – à paraître d’une façon ou d’une autre). Parallèlement à ses propres créations, il prête assistance à la publication d’écrits (Mémoires des Quartiers Sud, Albertville, avec le Collectif Quartiers Sud, Martine Coppier et Georges Million [dessins], aux Éditions Alzieu, 1996 ; LaLune en Plein Soleil, de Max Terland ; Journal d’une anorexique, d’Annick Grabit, et la réalisation de livres [maquette, mise en page, correction,  jusqu'à la publication en tirage limité]).
Ancien élève de l’Institut Théracie de Genève (Institut initié par
Clotaire Rapaille
, il a organisé et animé de très nombreux séminaires, ainsi que des formations d’accompagnateurs.
Moins sérieux que grave, c’est un provocateur né que les rides de la maturité ont quelque peu calmé. Plein de considération pour
Frank Farelly
, il compte sur une prochaine vie pour travailler avec ce thérapeute d’une grande humanité et « pas pîqué des hannetons » . Il en profitera pour mettre un bémol au peu de croyances qu’il a quant aux vies antérieures et, tant qu’à faire, postérieures.
Grand ami d’Ibn Shobol (un des derniers grands philosophes aux pieds nus qui passe son temps à nomadiser) pour qui il se prend lorsqu’il s’imagine pérégriner dans le désert, Pierre Vaissière n’est ni sage, ni zen, ni un sage et encore moins un moine bouddhiste. Non : il aime tout simplement s’amuser à « se la jouer » quand ça lui prend.

-

 

« Mes sandales en pur néoprène bio ont fondu depuis longtemps, un jour d’été si fameux que j’en ai oublié la date. Désormais collé au sol j’ai mis au clou le nomade, qu’un temps, j’avais rêvé d’être lorsque je m’appelais IbnShobol. De ci de là, avec ou sans l’autre, me voilà condamné à créer mes propres immensités. Pas toujours avec délectation.
Sur cet esquif que j’ai nommé la Shob, mon âme navigue ou naufrage à vue. Les côtes d’
Elée se sont estompées, mais l’image de Zénon me faisant un signe est restée gravée.
L’univers impermanent qui, un jour, m’engloutira pour jouer le jeu du principe de vie a pour nom PsyShob. »
Bloguer, débloguer ; bloquer, débloquer. De l’huile pour que ça glisse, de la colophane pour que ça râpe et accroche sur les violons de l’âme, comme dirait Léo Ferré qui n’était pas de bois, surtout côté langues. Sa gueule, du bois de fer, les lendemains de fiesta avec ses Copains de la Neuille où le rouquin donnait des couleurs à la mouise. Bloguer pour m’apostropher, éventuellement apostropher, pas pour me faire apostropher, merci. Mais surtout pour laisser courir les mots, laisser s’ouvrir les images, laisser les marges, interlignes, retours chariot et blancs de tout poil (chenu) leur faire des cernes de clarté sans lesquels on ne verrait rien.Les sandales collées empêchent de marcher. Se faire la belle pieds nus ? Tu crois que Mercure a envie de se brûler les ailes ?. Mais nous, nous n’y laisserons qu’un morceau d’écorce de voûte plantaire, ce qui, si nous voulons nous offrir une balade du côté de l’autre –la céleste–, n’est pas plus grave que quelque chose sans aucune importance.-

A propos de quoi ? Des propos que l’on peut tenir ? Et comment les tenir pour qu’ils ne s’échappent pas, car les propos qui s’évadent, font le mur et la sourde oreille si on les rappelle, reconnaissons que c’est monnaie courante. Les pierres qui roulent n’amassent pas mousse, certes, mais qu’en est-il de la monnaie qui roule, dévale les escaliers (ceux qui donnent pile sur la face nord abrupte du rocher où j’aurais très bien pu construire ma demeure) puis débaroulent en fond de vallée avant de se retrouver dans la première escarcelle venue ?Une laisse pour mes propos ? Je me vois d’ici, à défaut de le pouvoir faire d’un autre lieu à trop de lieues, laisse en main, trop courte. Une cage qui ne retiendrait que les mots crochus de propos avares ? Des fers aux pieds des vers d’où ne pourraient glisser que les I, à condition toutefois qu’ils soient droits comme des bâtons, lisses, sans jambage ni fioritures ? Les poser dans un calepin vite refermé ?Peine perdue. Les propos, ça filtre. Surtout les intimes, les secrets, les molletonnés duveteux, les acerbes épineux, les durs, les tendres mous gélatineux, les affûtés futés qui savent où piquer, les iconoclastes, plus tous les autres.Alors les chuchoter lentement dans le vent, les laisser se laisser porter de bouche à oreille, de la rue au trottoir, d’une rencontre à une rupture, puis d’un oreiller à un autre pour qu’ils me reviennent.Dans quel état ? C’est une autre histoire.  

.

Des écrits pour sourire, stresser, pleurer, réfléchir, rire, s’affliger, râler…
Critiquer, ricaner, se gausser…
Détester, se gratter la tête, se demander pourquoi…
Se reconnaître et aimer ou pas… 

Ce que Pierre CJ Vaissière écrira peut-être
Ecrits pas regardants
Ce que Pierre CJ Vaissière aurait pu écrire
Le brulôt péteur

 

 

Publié dans | Pas de Commentaires »

 

célia dojan |
marietheresedarcquetassin |
Le blog de Lyllie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | meslectures14
| je m'en vais vers l'arbre v...
| Ecrits d'OBI