PARCOURS

Parcours, ça vient de parcourir, ou le contraire.

Qu’entend-on parcourir, par parcourir et par courir ? Au berceau de mon humanité, alors que Dieu croyait encore en moi, je pensais courir le monde, chaîne d’arpenteur en main, pour le mesurer. Je voulais m’y mesurer. Tâche bien ambitieuse et vouée à l’échec. Quelques mois plus tard, et pour la seule raison de vouloir me dégourdir les jambes, je me suis mis en tête de vouloir explorer l’univers. Pas seulement le mien qui se résumait à une aire de quelques mètres carrés (ronde et grillagée de fils de cotons pas faciles à saccager avec mes petits doigts gourds et boudinés de bébé), mais l’univers tout entier. Ma première frontière finalement franchie, et après inspection des lieux, j’eus la douloureuse surprise de me rendre compte qu’une deuxième frontière se dressait toujours derrière la première, que la deuxième en précédait une troisième, et ainsi de suite, à l’infini. Bref, Quelqu’un avait versé au sol un énorme pot de colle néoprène.

Très beaucoup bien plus tard, alors que je m’étais habitué à un engluage finalement pas si inconfortable qu’il n’y paraît (Aux « Alors, ça colle ? » des salutations, je répondais invariablement « Ça colle super, et toi ? »), ç’avait été la libération. Un cordonnier, ami de lui-même et par conséquent des autres, donc de moi, avait lâché le morceau : SOLVANT. Révélation certes sibylline, mais dont je sus tirer parti après avoir feuilleté le Chasseur Français et être tombé sur un article fort à-propos qui avait eu la chance d’échapper à la main impatiente et rageuse du dernier diarrhéique à avoir utilisé les vécés.

C’est ainsi que, mes sandales enfin libérées de leurs gluantes entraves, je pus courir le monde. Depuis je n’ai cessé de le parcourir, prospectant tous azimuts pour tenter de glaner de quoi vivre. Certains nomment cela « glander », ce qui n’est pas surprenant lorsqu’on sait que l’homme et le cochon ne sont pas plus différents que ne le sont blanc bonnet et bonnet blanc.

Mon parcours est un parcours simple et bête comme chou, sans doute pas plus hétéroclite, composite, hétérogène, et disparate que n’est celui de l’humanité. Instable ? Ben tiens ! Laissons la stabilité à l’inanimé.

Enfant j’étais poète et rêveur. Aujourd’hui aussi. Avec l’ajout de quelques cordes à mon arc. Penser tout de même à ne pas oublier de fabriquer les flèches.

J’ai pris de l’âge, mais à mes yeux d’enfant je ne suis pas vieux. A mes yeux de vieux, je le suis. Et n’en ai cure. J’ai l’âge du monde, je veux dire du mien, mais n’en ai pas toute sa mémoire, et pourtant…

 

La première fois où je me suis vraiment mis à courir le monde, c’était sabre au clair. Dans les rues usées d’une ville usée dépassée par son passé bourbon révolu. Deux glaçons, merci, ça ira. Le sabre, plutôt un fleuret. Sept ans, mon deuxième cours d’escrime. Dans les rues on s’était couru après avec les autres enfants, on avait engagé le combat. Quel bonheur ! Attaque ou esquive, t’enlève le ou, tu mets un et, sinon tu meurs.
Trois ans passés à faire de l’escrime, le reste à s’escrimer, jusqu’à il n’y a pas si longtemps.
On s’escrime à courir.

J’adorais mes maîtresses d’école, le peu que j’ai eues. Je crois bien qu’elles m’aimaient assez pour que je le croie.
J’ai toujours aimé mes maîtresses et je crois bien qu’elles m’aimaient. Je suis sûr qu’elles m’ont aimé. A un moment donné, donc gratuit, comme le temps qui se déroule.
Puis ce qu’on appelle la vie : éducation, école,  amitié et amour avec plus ou moins de s, mariage puis union, enfants, d’abord au pluriel puis au singulier, le côté pile de la vie, quoi ! avec ses désunions ou ruptures. Des retours-chariot qui font gling et déglinguent. Et avec les réparations –faut voir c’que ça coûte–, il va en falloir des sous !

Après il y a eu le glandouillage. Ce temps passé à glaner glander pour la gagner, cette vie. Gagner sa vie ! Parfois le même enfer que pour gagner son paradis, avec toutefois plus de chances d’y parvenir. Mais que gagne-t-on à gagner sa vie puisqu’on finit par la perdre ? La vie elle-même n’est pas l’enfer, pas plus qu’elle n’est le paradis, mais rien n’empêche de rêver, ni de cauchemarder. J’ai choisi les plages de sable tiède, les forêts d’arbres tendus vers là-haut, les rivières où on peut laisser pisser les yeux lorsque c’est un petit peu dur et où on se laisse aller à jouer le bois flotté lorsqu’on se sent léger ou… vide.

J’aime les autres, pas tous, car encore faut-il qu’ils soient aimables. Je ne parle pas de mérite.
Je les aime d’autant plus que j’en vis, comme ils vivent de moi. Le vieux que je deviens depuis ma mise au monde n’a jamais su être envieux. Ce qui, peut-être, explique cette faculté à papillonner sur les glands.

J’ai eu le cuir à fleur de peau, ce qui m’a amené à décimer quelques troupeaux de bovins. La peau des hommes est trop lâche pour y découper de solides renes, et machin sait qu’il en faut des costaudes pour conduire le char à boeufs dans lequel nous voguons de tas de fumier en sources claires. Parce que la lucidité manque de limpidité nous pensons avancer alors que nous sommes embourbés. J’aurais fait moins de dégât dans le bétail si j’avais plutôt oeuvré avec des peaux de sauc’.

 

Parcours d’un coureur au souffle court 

J’ai trop couru tout au long du parcours qui m’a mené de là où j’en étais à là où j’en suis, et je suis essoufflé. C’est ma foi vrai que j’ai toujours eu le souffle court, mais à prendre mes jambes à mon cou, je pensais l’allonger. Erreur. Je n’ai fait que me fabriquer des crampes responsables d’entorses et autres vacheries de parcours qui m’en ont fait voir de toutes les couleurs, surtout du bleu. J’en suis couvert.
J’ai tout fait pour cesser d’étouffer au moindre effort. J’avais mis ce handicap sur le compte de ma cage thoracique insuffisamment développée (suite à une maladie d’amours infantiles, mon coeur avait pris tant de place qu’il n’avait laissé qu’une portion congrue aux poumons) jusqu’au jour où, alors que j’avais voulu shooter dans un ballon que des gamins avaient envoyé valdinguer dans mes pattes, au risque de me faire tomber, il m’avait été impossible de donner le moindre coup de pied dedans : mes jambes étaient trop courtes pour pouvoir l’atteindre.

Honte. Prisonnier du stade où j’étais alors, les jeux de ballon de rues ayant été interdits après la dernière élection de je ne sais quel élu, le besoin irrépresseible de fuir stade, avanie et infâmie m’avaient donné des ailes. En pensée seulement, hélas ! comme je m’en rendis compte lorsque je me mis à vouloir franchir le grillage afin de m’affranchir. Echec.

Coincé derrière ce qui ressemblait à une cage de tir où je me sentais plus vulnérable qu’un pigeon d’argile, je mis à profit mes longues heures d’incarcération pour m’endurcir, corps et âme. La municipalité faisant bien les choses quant à l’entretien des pelouses et des latrines, je pus me nourrir et m’abreuver en regrettant cependant le manque de variété dans l’ordinaire qui me fournit une raison supplémentaire pour m’évader.
Vint enfin le moment où, solide sur mes jambes que des exercices d’étirement avaient fini par allonger, je décidai de mon élargissement. Décision prise alors qu’accroché par les pieds à la barre latérale de la cage, l’ombre portée de mon corps venait d’atteindre la graduation supérieure de l’échelle de mesure que j’avais tracée à la craie sur la pelouse pelée. Cette séance d’entraînement, que j’ignorais en cet instant devoir être la dernière, m’avait fait gagner les tout derniers millimètres de longueur de jambe qui, d’après mes calculs, me permettraient de m’échapper. Pou rmettre toutes les chances de mon côté, une parfaite aisance et un poids réduit me semblant indispensables, je me dénudai et, sans plus attendre, m’attelai à franchir le grillage, ce que je réussis, me promettant dès que j’aurai papier et crayon sous la main de m’établir un diplôme d’évasion.

 

Je n’aurais jamais dû me retourner.
Qu’on soit d’un côté ou de l’autre du grillage, il est toujours là.

 

 

 

 

 

 

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