moins gentillets, plus graves

Hakum

Hakum est un sorcier. Les étrangers, ils disent chaman. Lui, il n’a jamais su pourquoi.

Quand ils lui ont demandé de faire la pluie, il s’est mis à pleurer.
Quand ils lui ont demandé de faire le feu, il s’est mis en colère.
Quand ils lui ont demandé de faire le vent, il a gémi.
Quand ils lui ont demandé de faire la terre, il a creusé un trou, s’y est allongé après leur avoir demandé de l’y ensevelir. Ce qu’ils ont fait avant de s’en retourner chez eux.

Alors, seulement, Hakum a pu trouver la paix.
 

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différence

Chez les Phuté, lorsqu’un membre de la tribu est très grand, on remonte le linteau des portes, si c’est possible, ou on creuse le sol au niveau du seuil, si c’est possible. Parfois, on fait les deux si on juge cela plus malin et si c’est possible.

Chez les Balourou, la tribu qui s’est établie au sud, on demande aux hommes les plus grands de se courber.

Chez les Kafouyeu, la tribu du nord, on leur coupe les pieds et on leur verse une rente pour les inféoder.

Ailleurs encore, dans d’autres tribus de l’est et de l’ouest, on leur coupe la tête.

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propriété

Klormuck et Klurmock étaient ravis. Ils avaient économisé jusqu’à leur dernier sou pour s’acheter ce “vrai coin de paradis”, comme on le leur avait vanté à l’Agence. «Un vrai coin de paradis, vous verrez…» leur avait-on affirmé.
Aujourd’hui, justement, ils étaient venus voir.

De loin, ils avaient trouvé ça plutôt joli, quoiqu’un peu petit. Et quand ils avaient vu la forme toute en rondeur, ils s’étaient demandés comment s’y prendre pour suivre les plans de leur future maison que l’architecte de l’Agence avait soigneusement tracés.
Plus que quelques instants, et leur engin se poserait.

De près, c’était bien, même très bien et surtout beaucoup plus grand que ce qu’ils avaient cru n’être qu’un ballon immense, certes joliment coloré, mais rien qu’un ballon. C’était une plaine fleurie de vraies fleurs, une forêt de vrais arbres de bois et de feuilles, une verdure de vraie vert chlorophylle, un petit ruisseau de vraie eau courante où s’ébattaient de vrais poissons avec des arêtes et de la chair autour, et de la peau, et des nageoires pour nager; c’était aussi une mer pour accueillir la rivière qui, grossie par d’autres rivières était devenue fleuve; des montagnes pour arrêter les nuages et leur faire rendre l’eau qui gonflerait les ruisseaux; un  soleil, une lune et un ciel pour les appeler au voyage au cas où la nostalgie les prenne. C’était le rêve.
Exceptée cette maison sur leur terrain.
S’étaient-ils trompés d’endroit?
Dans le doute, ils avaient cosmofaxé à l’Agence. La réponse ne s’était pas fait attendre: c’était bien là. Et d’ailleurs, leur acte de propriété le certifiait.

Qui pouvaient donc bien être ces étrangers qui, au mépris du droit le plus élémentaire, s’étaient installés sur leur terrain?

Klormuck et Klurmock n’étaient pas arrivés seuls. D’autres, avec eux, étaient venus prendre possession des lieux. Et tout comme eux, ils n’avaient pu que se rendre à l’évidence: pas un terrain, dont ils étaient propriétaires, qui ne fut construit.
Ils avaient bien essayé de parler aux étrangers, mais ceux-ci les avaient reçus à grands renforts de quolibets et d’injures, vite suivis de tirs de cailloux de fer qui faisaient un bruit d’enfer.

Klormuck, Klurmock et tous les autres avaient rembarqué, très fâchés et assaillis de doute.
Se pouvait-il que L’Agence ait mal fait son travail quant à l’acquisition des droits de propriété sur cette planète perdue aux confins de la voie lactée? Se pouvait-il qu’elle n’ait pas suivi la procédure habituelle et qu’elle ait agi au mépris des règles de l’art en cette matière? 
Non.
Ce qui fut confirmé par un fax émanant de l’Agence et dûment authentifié par un dignitaire, lui aussi du voyage.
Le conseil s’étant réuni, décision avait été prise de donner une leçon aux intrus. Après tout, Klormuck, Klurmock et leurs concitoyens n’étaient-ils pas dans leur droit? N’avaient-ils pas durement, honnêtement et loyalement acquis ce lopin de Terre?
Une leçon, ce ne serait là que justice.
Vu d’en-haut le lâcher de bombes à neutrons fit comme un très joli bouquet de feu d’artifice, puis ce fut le silence.

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l’être d’argile

«Nés de la mère, nés de la terre, portés par les flots amniotiques, rejetés, éjectés, déposés dans l’espace, peut-être encore une nouvelle fois, comme d’autres fois déjà. Comme toujours.
Puis le feu aux poumons. Terre, terre!
échoués sur l’île aux hommes, à cent lieues de la mère nourricière, déposés ou jetés dans les bras d’une autre nourrice –la Terre– dont on ne sait l’accueil.
Nous sommes les Chuahuapec, oiseaux des grands voyages. »
Pour les Chuahuapec, le ventre de la mère les modèle, le ventre de la Terre les nourrit pour, plus tard, les dévorer avec volupté.
Ils disent vider de leur substance leur mère puis leur Terre, pour finir par rendre naturellement ce dont ils ont profité, au grand festin des vers où ils sont conviés.
«Nous sommes êtres de sang et de chair, mais avant cela, nous sommes espace ou infini, feu, air, eau. Issus de l’espace et de la Terre, nous en avons les composantes tangibles et mesurables, mais en recevons aussi les principes non tangibles, et non encore mesurables. L’espace nous insuffle l’esprit qui nous guide; la Terre nous offre l’énergie qui nous anime.
Usant de l’espace, du feu, de l’eau, du minéral, et les unissant, l’alchimie créatrice nous fait émerger du chaos.
C’est à cette alchimie que nous faisons appel pour éclairer les zones d’ombres qui nous habitent, nous cernent, et nous empêchent d’avancer.
Nous sommes Chuahuapec, nous sommes voyageurs. »
Yakhou n’était toujours pas revenu du voyage de la chasse. Chez les Chuahuapec, la chasse était plus un périple qu’un simple voyage.
Il était parti seul pour la lunaison, devant tuer au moins cinq êtres de l’air, cinq êtres de l’eau, cinq êtres de la terre, et cinq êtres de l’ombre, comme cela devait se faire.
La première nuit, il l’avait passée à rêver ses quatre fois cinq proies. Les Chuahuapec ne disent pas “rêver à quelque chose” ou “rêver de”, mais ”rêver quelque chose”. Pour Yakhou, rêver ses quatre fois cinq proies, c’était devenir leur esprit pour les habiter. C’était avoir la révélation.
à l’aube, Yakhou saurait où, quand et comment il tuerait ses proies.
On était entré dans le dernier quart de Lune. Yakhou le chasseur avait mené à bien sa mission, et il finissait d’enterrer sa dernière proie, un tatou géant long de presque deux de ses pieds, qu’il  venait d’abattre.
Sitôt une proie tuée, le chasseur chuahuapec la dépèce, la roule dans d’immenses feuilles après l’avoir recouverte d’un mélange d’écorces  pilées et de graines. Il peut alors l’enterrer.
Ainsi préparé, le gibier est à l’abri de toute putréfaction, et aucun animal ou insecte ne saurait le dévorer. Il ne ramènera au village que ses dernières prises, s’il est à moins d’une demie journée de marche.

Cinq bons jours de marche le séparant de sa tribu, le chasseur chuahuapec ne ramènerait rien, à moins qu’il ne tombe sur une proie quelques heures avant son retour. Yakhou était satisfait: dans dix jours, lorsque la tribu viendrait, il y aurait de quoi se nourrir.
Perdu dans ses pensées, il n’avait rien entendu ni vu venir. C’est au bruit de l’air au-dessus de lui qu’il sut que c’était un jaguar. La bête avait eu le temps de le lacérer et de lui disloquer le corps avant qu’il ne lui pourfende le poitrail, de bas en haut. Il s’était retrouvé écrasé sous son poids, une douleur fulgurante dans le bas du dos.
Comme le font les bêtes, il s’était traîné jusqu’au premier trou de boue qu’il avait trouvé où, disloqué et en état de choc, il avait perdu connaissance.
La nuit et le froid l’avaient sorti de sa torpeur.
Le froid. Yakhou se savait brûlant, mais il n’avait jamais ressenti un tel froid. Il sut tout de suite que les esprits de la brume venaient de décider de l’ôter à la terre. Mais il sut aussi que, là-bas, les siens oeuvraient, car ils savaient.
Yakhou s’était allongé. Sous ses doigts, il avait senti la fraîcheur et la douceur rassurante de l’argile. Terre et eau. Alors, se laissant gagner par le feu de la fièvre, il avait fermé les yeux, laissant le doux linceul de la brume l’envelopper.
L’ayawaska l’avait déjà mené bien au-delà du pays des rêves, mais le territoire où il se trouvait maintenant était tout autre. C’était un lieu sans espace d’où il voyait un corps moribond, le sien, qu’il venait de quitter.
C’était un lieu sans espace, mais lui, Yakhou, était espace. Espace et forme. Il était espace et il était forme; il était temps et il était matière. Il avait pris forme dans un ailleurs sans réalité, mais lui était bel et bien réel.
Il était allongé, presque entièrement immobile, un bloc d’argile sur le ventre, que ses mains roulaient, pétrissaient, malaxaient, caressaient, modelaient. C’était comme si ses bras, ses mains, ses doigts avaient eu leur propre vie. Et là, sur son ventre, entre ses doigts agiles, commençaient à se dessiner les contours d’une forme humaine.
Alors, il comprit.

Il s’était mis à l’ouvrage de tout son coeur, roulant l’argile entre ses doigts, modelant une jambe, l’affinant, la lissant avec le pouce.
Arrivé au dos, il avait dû s’y reprendre à deux reprises. Par deux fois la terre s’était brisée entre ses doigts et, par deux fois, la douleur avait explosé dans sa tête. Modelant une épaule, ses doigts avaient dû extraire un éclat de griffe, acéré.
Au fur et à mesure qu’il donnait forme à l’être d’argile, l’être de chair meurtrie se reconstruisait. Lentement, avec une extrême délicatesse, Yakhou avait réparé les os brisés, pansé les plaies, appliqué du baume sur les blessures, et l’être de terre avait fini par paraître.

Yakhou le chasseur avait appelé le vent, et  le souffle était venu donner vie à l’être de terre.
Il avait appelé l’eau, et la pluie était venue nettoyer ses souillures.
Il avait appelé le feu, et le feu était venu  l’éclairer.
Pour faire paraître l’homme d’argile dans toute sa plénitude, il avait enfin appelé la terre. Pour cela, il avait dressé la figurine debout sur les jambes, pieds posés de part et d’autre de son puits de vie. C’est ainsi que l’esprit de la terre était revenu, c’est ainsi que s’était animé le corps de chair de Yakhou.
Enfin Yakhou le chasseur était apparu dans toute sa plénitude, lorsque les siens lui avaient ouvert les paupières.

L’un d’entre eux lui insufflait de l’air dans les narines, tandis qu’un autre finissait de le laver. Un troisième attisait le feu pour le sécher et pour faire la lumière.
Le quatrième tenait précautionneusement une petite figurine d’argile au creux de ses mains.
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obéissance

Hans  croyait que, pour être aimé, il fallait plaire aux autres, se comporter comme ils l’attendaient, afin de devenir ce qu’ils souhaitaient qu’il devienne.
En se comportant de la sorte, Hans leur faisait plaisir, mais ça l’amenait à faire des choses contre lui-même, causant du déplaisir à cette partie de lui qui avait fini par lui tourner le dos. Il lui avait menti, l’avait trompée, l’avait bafouée parfois. Et un jour, malheureuse car se sentant mal aimée, elle s’était réfugiée en un lieu de son coeur qu’il ne pourrait atteindre.

Petit, il lui avait fallu obéir, car comment faire autrement puisque la dépendance est inhérente à l’enfance? Un peu plus tard, il ne s’était jamais résolu à se révolter, quelqu’injustice on lui fit. Par crainte de déplaire et de ne plus être aimé, ou par peur de recevoir une correction, ce dont on l’avait plusieurs fois menacé.
à l’école, il avait bien travaillé, non pas pour la joie d’étudier et d’apprendre, mais par hantise de ramener de mauvaises notes à la maison.
Hans avait grandi, travaillant d’arrache-pied afin de donner le plus de satisfactions possible à son entourage.
Il avait fini par oublier pourquoi il se devait d’obéir. Pour “faire avec”, il s’était fabriqué de toutes pièces un système dans lequel il importait plus que tout de travailler et d’obéir, répondant sans faille aux attentes de ceux portés au commandement et à l’autorité. Il s’était installé de fait dans la soumission, respectant ses parents, ses chefs, ses supérieurs, car très vite il avait estimé n’être estimable et appréciable qu’à la seule condition de leur prêter allégeance et obéissance.
Devenu soldat, c’était un élément discipliné, exécutant les ordres sans jamais faillir, avec un sens aigu du devoir.
Aveuglément obéissant, acquis au principe du “on n’est pas là pour se poser des questions”, obtempérant aux ordres par avance, Hans était de toutes les missions exigeantes pour lesquelles on ne pouvait courir le moindre risque qu’un manquement à la discipline aurait induit. Il était inconcevable qu’il pût rechigner à un ordre donné, comme il était impensable qu’il pût se dérober à une quelconque mission: on pouvait compter sur lui.

Un jour, il avait reçu l’ordre de tuer un enfant. Alors, et parce qu’il ne savait plus qu’obéir, il l’avait fait.
à l’instant crucial de tirer, il avait bien senti qu’en faisant cela il tuerait le peu d’enfance restée nichée en lui, très profond, là où ça le serrait comme dans un étau, mais le coup était parti, libérateur. Libérateur aussi le sentiment du devoir accompli qui, dans l’instant, avait chassé les ombres.
Mais il sut très vite qu’il venait d’anéantir le peu de rêves et d’espoirs qui lui restaient, y compris ceux de gloire qu’il avait tant caressés.

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la guérison de Zok

La vie avait prié la mort de faire son office. «Le plus proprement possible», lui avait-elle suggéré.
Il y avait eu quelques répétitions, histoire de préparer aux larmes ceux qui resteraient, mais c’en était resté là un bon petit moment. De ces moments qu’on trouve toujours trop courts, l’illusion se chargeant de faire croire aux hommes que, tant qu’il y a du temps, on a le temps.

Cette fois-ci, chacun avait compris que le moment était venu, et à sa façon, chacun avait accompagné le voyageur à l’embarcadère, simple ponton de bois. Alors même que la barque y était encore amarrée, on en avait vu certains agiter leur mouchoir, en guise d’adieu. On en avait vu d’autres se cacher pour pleurer, histoire de ne pas montrer leur peine et de ne pas en rajouter à celle de celui, aimé, qui partait. On en avait vu faire semblant d’être affligés, ou d’autres faire semblant de ne l’être pas. On avait vu toute une humanité bien ordinaire, désemparée comme seuls les enfants savent l’être. Parce que la mort est un mot difficile à prononcer, on avait tellement perdu l’habitude d’en parler qu’on ne savait plus rien en vivre, ou pas grand-chose.
Enfin, les sages avaient largué les amarres, libérant le bateau et son passager, du même coup. Tous deux étaient partis au fil de l’eau, rejoindre l’immensité.
Dans la brume naissante, on l’avait vu se dresser à l’avant du bateau. Il avait déplié les bras, et, les écartant, s’était retourné vers ceux de la tribu restés sur la berge. «Je respire! » leur avait-il crié. « Je respire…»
On avait encore entendu quelques mots, puis plus rien quand, battant des ailes, il s’était envolé.

Grelotter de froid et d’humidité, lorsqu’on a le coeur en peine, est un bon moyen pour reprendre pied dans la réalité. Il en est d’autres, comme crever de chaud  sous un soleil ardent. On dit “crever de chaud”, sans même se rendre compte que vivre cela, c’est déjà vivre, c’est encore vivre, c’est au moins vivre.
Après un instant de partage où personne n’avait vraiment su partager, chacun était rentré dans sa hutte. Le vrai chagrin, c’est quelque chose qui se consomme de soi à soi, chez soi, en égoïste. Un chagrin, c’est à soi, et rien qu’à soi. C’est un des seuls biens qu’on a en propre, et qu’on protège si bien que nul ennemi, nul voleur, nul sorcier ne peut s’en approcher pour s’en saisir.
Les hommes sont ainsi faits que nombreux sont ceux qui préfèrent se laisser mourir plutôt que de partager leur peine.

Loum le pêcheur était mort.
On avait levé une assemblée pour le regretter, pour l’honorer et pour le pleurer, mais surtout pour que chacun puisse pleurer sur soi, comme le font les orphelins, pensant aux étreintes envolées ou à celles qu’ils auraient aimé avoir.
Loum parti, Xéla, sa compagne restée seule dans sa hutte n’avait plus eu, pour toute vraie visite, que l’absence. Le vide était venu avec le silence dont elle se nourrissait, désormais, à satiété.
On ne marche pas si longtemps aux côtés de l’être aimé sans en payer le prix, surtout lorsqu’il a fallu maintes fois l’enfanter, le porter, le guider, le soutenir.
Parce que la vie l’avait forgée ainsi, forte, exigeante, prenant sur elle et ne sachant s’abandonner pour ne l’avoir pas appris, Xéla avait résisté aux larmes naissantes.
«Il n’y a qu’un faible pour ne pas garder la tête haute, ne pas tenir son rang et ternir son image!» se rassurait-elle.
Parce que Xéla se voulait fière, forte et fidèle à ce qu’elle était, comme toute femme de pêcheur qui se respecte, elle avait tenu seule ou presque, face à son chagrin qu’elle n’avait jamais vraiment convié à prendre place en elle.
Fidèle et attachée à Loum qu’elle s’imaginait perdu sans elle, à ne pas même savoir repriser ses filets, là où il devait être maintenant, elle aussi était perdue, sans lui. Son âme malade avait prié la vie d’appeler la mort. Qui était venue la guérir.
Lorsqu’il n’y a plus qu’une once de cire et que la mèche a trop brûlé, il est temps pour la bougie de s’éteindre.

Zok et Loum, son père, avaient marché sur des chemins si différents qu’ils ne s’étaient que très peu croisés : jamais ils n’avaient jeté leur filet ensemble. Lorsque Zok avait su le temps compté pour son père, il avait pris le même sentier que lui, avait couru pour le rattraper, et le retrouvant, l’avait accompagné jusqu’à l’embarcadère. Jamais il n’aurait aux lèvres le goût amer de l’indifférence et de l’oubli. Il lui resterait juste, quelque temps, un petit arrière-goût salé, mais ce serait celui des pleurs ravalés.
Les hommes s’imaginent souvent une vie sans larmes, sans se demander ce que serait le jour sans la nuit, la chaleur de l’été sans le froid de l’hiver, l’abondance sans  le manque.
Loum avait quitté la terre, y laissant Xéla sa compagne, et Zok son fils.
Loum disparu, Xéla n’avait su continuer de vivre.
On avait levé une assemblée pour la regretter, l’honorer et la pleurer, mais surtout pour que chacun puisse pleurer sur soi, pensant aux étreintes perdues ou à celles qu’on n’avait jamais eues.
Zok l’orphelin avait accompagné sa mère jusque sur le ponton. Il l’avait soutenue, l’avait portée, lui avait prodigué ses soins, aidé en cela par Déïla sa compagne. Il avait bien pensé un instant donner la pièce à un passeur pour rejoindre l’autre rive, y renonçant finalement pour les siens, mais aussi pour cette vie qu’il sentait vibrer en lui, malgré l’étreinte glacée du sentiment d’abandon qui lui serrait le coeur. En restant de ce côté-ci du fleuve, et quoiqu’il ait vendu les filets de son père à jamais restés vides, il avait choisi de vivre.

Zok n’avait pas attendu que ses parents fassent le grand voyage pour prendre l’héritage qui lui revenait, et très tôt il avait pris de l’un ou de l’autre ce qu’il pensait devoir lui revenir: la générosité, le sérieux, la nostalgie des nomades, la tristesse poignante des départs réitérés, auxquels, pour survivre, il avait rajouté l’humour acerbe que donnent les grandes blessures, et cette façon de toujours tenir coûte que coûte, sans jamais s’abandonner.
Comme il s’était senti privé d’amour, lorsque enfant Loum et Xéna le quittaient pour partir courir le fleuve, il s’en était fait une croyance. Plusieurs fois il s’était retrouvé seul, et ni les vieilles qui le nourrissaient, ni les jeux avec les autres enfants, ni les coquillages multicolores que ses parents rapportaient de leur pêche n’avaient réussi à étouffer le sentiment d’abandon et de tristesse qui avait germé en lui.
Cependant là au moins était son bien, son seul bien que rien ni personne ne pourraient lui prendre.
Les expériences de vie étaient venues nourrir ce sentiment, confirmant et renforçant cette croyance qu’il s’était fabriquée voyage après voyage, départ après départ, mort après mort.

Malgré tous les méandres poissonneux que Loum avait mis tant de temps à découvrir, Zok n’avait jamais voulu devenir pêcheur. Tout enfant, les sorciers de la tribu l’avaient repéré pour sa vivacité d’esprit autant que pour l’intérêt émerveillé qu’il portait aux choses de la nature. Ils lui avaient enseigné les plantes, les animaux, les hommes, le ciel et ses innombrables lucioles, pour finir par l’initier aux mystères de la vie. Zok était devenu chaman, et on venait de loin, toutes tribus confondues, pour les conseils avisés qu’il dispensait à chacun. S’occuper des autres, leur prodiguer des soins, les consoler, leur concocter des remèdes dont il avait le secret… c’était là un de ses rares grands bonheurs. C’était alors le calme, parfois même la sérénité, mais à trop se tourner vers les autres, il avait fini par se détourner de lui-même et de son âme qu’il avait perdu l’habitude d’écouter. Et lorsqu’elle se mettait à pleurer et à l’appeler au secours, il ne savait plus l’entendre.

Bien sûr, il y avait Déïla et les enfants. Sans eux, peut-être aurait-il pris la barque et traversé le fleuve. Déïla avait fait de son mieux, lui disant à peu près la même chose que ce que son âme lui aurait dit s’il l’avait écoutée. Peut-être est-ce pour cette raison qu’il n’avait pu entendre les mots de consolation de sa compagne.
Zok avait bien failli se laisser emporter par celle qui était devenue sa vraie maîtresse, la tristesse, mais les membres de sa tribu –les Pakhao– réunis en conseil n’avaient pas voulu en entendre parler.
«Nous ne voulons pas entendre parler de ça!» avaient-ils clamé en choeur.

Ils avaient fait quérir la plus grand guérisseuse de la nation Hualpatec dont faisait partie la tribu. C’était une fillette âgée d’à peine cent dix lunaisons, en paraissant moins encore.
On avait dressé la hutte de soins, et les rituels avaient pu commencer.
  Lala –c’étai le nom de la fillette guérisseuse– avait fait s’allonger Zok sur la natte de soins. Avec les poudres qu’elle avait préparées, elle l’avait peint aux couleurs de soin : du rouge des pieds jusqu’aux hanches; orange et bleu pour le ventre; jaune pour l’estomac. Elle avait mis du vert et du rose pour la poitrine; du bleu et de l’indigo pour le visage; finissant par du violet sur le sommet du crâne qu’elle avait rasé.
Elle avait psalmodié le chant de guérison, presque comptine enfantine dont les paroles étaient ses sourires d’enfants, à peine audibles, mais qu’on pouvait entendre, pour peu qu’on dressât l’oreille. C’est pourquoi elle avait haut dressé les deux oreilles de Zok.
Les sourires d’enfants, il n’y a pas mieux pour ouvrir les coeurs. Lala le savait, qui avait bien compris que Zok s’était détourné de son âme pour oublier qu’elle avait mal.
Quand Zok put à nouveau entendre les murmures de son âme, Lala l’envoya se promener au Pahocha, ce qui signifie à peu près le “pays de la vision du réel”.
Zok s’y était vu tel qu’il ne s’était jamais vu.
Parce que le miroir du réel l’avait montré à l’envers, il s’était d’abord imaginé avoir la tête en bas. Mais quand il s’était rendu compte que dans le Pahocha, il était bel et bien debout sur ses deux pieds ancrés en terre, il avait compris que, toujours, il avait vu et perçu le monde sous un mauvais angle. Il l’avait perçu non pas tel qu’il était, mais tel qu’il se l’était imaginé pour ne pas avoir à s’y fondre tout à fait et surtout pour ne pas avoir à fondre.
De Xéla, il avait hérité cette force lui permettant de toujours rester debout, mais cette force avait fini par l’emprisonner.
Lala lui avait demandé de ramener en lui ce qu’il avait trouvé là-bas, au Pays de la vision du réel.

S’étant allongée près de lui, elle lui avait tenu la main un instant, avant de le prier de se relever.
«Lève-toi, reste debout près de moi, regarde-moi sans rien dire. Hume la brise restée dehors, use de tes yeux pour regarder le ciel resté dehors, et sens le sol sous tes pieds, là, dedans. Ne dis rien.»
Il avait senti l’haleine du vent, il avait vu le ciel, il avait senti la terre sous ses pieds.
Lala avait murmuré : «Je suis toi. Je suis ton corps de chair, je suis tes pensées. Non… ne dis rien. Je suis toi, et debout devant moi est l’âme de Zok, qui s’est réveillée et se rappelle à lui, se révélant à moi. Je suis toi et peut-être vais-je partir si rien ne change, car nous ne pouvons, ni toi ni moi, continuer ainsi. Nous nous sommes coupés l’un de l’autre.»

Zok s’était d’abord senti entre maladresse et orgueil, mais l’air de reproche de la fillette guérisseuse l’avait ramené à plus d’humilité. Et puis, n’avait-elle pas fait tout ce chemin pour l’aider ?
Il s’y était mis, y croyant plus ou moins, et sans qu’il s’en aperçoive, ses paroles s’étaient mises à couler, venant enfin du coeur, se frayant un chemin par la brèche que Lala venait d’ouvrir.
S’adressant à Lala étendue devant lui, mais à travers elle s’adressant à lui-même, il avait reconnu sa dureté, sa rigidité, son exigence. «Oui, j’ai été dur avec toi, j’ai été rigide, je me suis montré exigeant, et même lorsque tu étais las, je ne t’ai laissé ni répit ni repos».
Se parler à soi-même et à voix haute, ça lui avait fait tout drôle. Sans savoir ni pourquoi ni comment, il s’était lentement attendri devant ce corps qu’il ne pouvait percevoir autrement que comme étant le sien. Un sentiment profond avait pris naissance là où la vie prend vie, et une lame de fond était venue s’échouer au bord de ses yeux, roulant jusqu’à ses lèvres. La clarté  était venue, lui montrant dans l’instant que, pour se débarrasser de ce sentiment d’abandon qui le rongeait, il lui faudrait s’abandonner, totalement.
Il s’était abandonné totalement, et une source tiède s’était mise à couler de lui et en lui. Ce ne furent d’abord que quelques petits filets d’eau, mais lorsque la voie eût été tracée, ce furent de violents courants, puis des vagues gigantesques.
La tristesse avait été emportée.
Les spasmes convulsifs qui l’avaient agité, lui et son corps, s’étaient faits moins violents, laissant la place à quelques derniers sanglots que pas un instant il n’avait songé à réfréner.
La paix était revenue avec les mots.
Zok avait remercié son corps guérisseur d’avoir toujours été fidèle, de l’avoir porté, quoi qu’il ait pu se passer, malgré ce qu’il avait pu lui faire endurer. Il lui avait même avoué le trouver finalement et quand même beau. Il lui avait dit regretter de ne lui avoir donné ni la joie, ni l’affection, ni la tendresse, ni le calme qu’il aurait pourtant mérités. Parce que lui seul pouvait enfin se donner tout l’amour dont il s’était cru privé, il avait décidé, là, de s’aimer à travers ce corps guérisseur.
Avec une extrême délicatesse il s’était approché de Lala –son corps d’un instant–, s’était allongé à son côté, lui avait pris la main qu’il avait serrée avec tendresse. L’image de ses parents et de leur embarquement sur le ponton s’était imposée, lui faisant venir des larmes. Mais c’étaient des larmes de joie.
L’ensommeillement l’avait pris.
Lorsqu’il avait ouvert les yeux, Lala était partie, ne laissant d’elle que sa présence.
La hutte de soins avait été démontée, et des rais de lumière perçaient à travers l’épais feuillage de la forêt.

Il n’y avait personne, mais Zok n’était plus seul. La paix était revenue en lui.

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les Zimpi

Lorsque les étrangers et leurs drôles de machines étaient arrivés, venant de là où les Zimpi, dans leur grande sagesse, n’étaient jamais allés, ces derniers s’étaient tout de suite douté que ça n’allait pas être du gâteau de manioc. Très vite ils s’étaient demandé s’ils n’auraient pas à les reconduire aux confins des champs du réel.

«Nous vous apportons la lumière » avaient dit les étrangers, pleins de cette assurance condescendante qui faisait sourire les Zimpi. Certes, les yeux jaunes de leurs machines étaient lumineux, mais dans cette petite peuplade perdue de cette région reculée, on ne voyait vraiment à quoi ça pouvait sérieusement servir.
« ça sert à quoi ?» avait interrogé Fopalaluifer, le chef.
Avant de répondre, celui que les autres appelaient ingénieur avait réajusté ses lunettes pour prendre l’air pénétré de ceux qui se donnent de l’importance.
— Avec ces yeux-là, tu peux percer la nuit.
— Ah ! bon. Et une fois qu’on a percé la nuit et qu’elle est pleine de trous de jour, on fait quoi ? On t’achète une machine avec des yeux noirs pour qu’elle perce le jour et rebouche les trous qu’elle aura creusés la nuit? La nuit, nous, on dort. Et si tu veux mon avis, tu ferais mieux d’en faire autant.
Le chef avait tourné les talons puis rejoint sa case d’où, tout à l’heure, les intrus l’avaient sorti alors que tombait la nuit, pour lui montrer leur magie.
« J’t’en foutrais…» avait marmonné Fopalaluifer avant de s’endormir.

Au matin, le chef avait eu du mal à reconnaître les visiteurs. «Les moustiques seront gros et gras cette saison » avait-il pensé, rigolard. Les visages boursouflés l’avaient presque mis de bonne humeur.
Les étrangers avaient attaqué sans perdre un instant, l’ingénieur y allant de ses boniments qu’il appuyait de réajustements optiques.
«Nous vous avons apporté des armes et des munitions. Vous pourrez…»
Fopalaluifer le chef l’avait coupé court.
— Les fusils, on connaît. Contre les hommes, ma foi, c’est efficace. Sans compter que plus on leur tire dessus, plus ils reviennent à la charge. Pour la chasse, c’est une autre affaire. Mais pour les hommes…» Il avait pris un air railleur.
— Pourquoi ce serait une autre affaire ?
Le chef avait expliqué. La forêt; le vacarme des coups de feu; le seul coup de fusil que l’écho transforme en un feu roulant de mille armes; neuf cent quatre vingt dix neuf bêtes qui évacuent le territoire pour une seule qu’on a peut-être à peine blessée. La seule chance de ne pas rentrer bredouille étant alors qu’elle s’écroule de rire.
ça avait duré tout le jour, tout le jour du lendemain, puis le jour suivant du jour du lendemain, en échanges qui, de pas vraiment cordiaux au début s’étaient faits acerbes jour après jour. Arguments après boniments, les étrangers, dans cette sûreté de soi et cette fatuité qui les caractérisaient, n’avaient pas même remarqué les sourires pour le moins bizarres des Zimpi.
 
«Ah! la nature… Le paradis perdu. Dommage que ce soit coupé du monde et qu’il n’y ait aucun confort!» avait hypocrisé l’ingénieur, à la limite de la pâmoison.
L’ingénieur et les autres avaient bien essayé de montrer à ces zoulous –comme ils les appelaient, sans que les Zimpi ne comprennent pourquoi– les avantages de la technologie moderne, mais les zoulous n’avaient rien voulu entendre. Quant à la façon ridicule de ces étrangers de parler de la forêt…

Pour Fopalaluifer, ça commençait à bien faire. L’idée d’envoyer les étrangers voir de plus près le fameux paradis avait germé plus vite qu’une graine de haricot, ce qui veut dire qu’il n’avait pas eu à se creuser longtemps la tête.
«Le paradis…» se répétait-il, songeur.
C’était décidé: Il les emmènerait faire un petit tour en forêt. Ce paradis que les étrangers disaient perdu, il le leur ferait retrouver, il les y mènerait, leur ferait voir. Oui, il leur ferait voir; ils pouvaient compter sur lui. Et si les Zimpi étaient effectivement un peu coupés du monde, les étrangers, bientôt, le seraient tout à fait.

Le chef Fopalaluifer était revenu seul de sa promenade en forêt en gesticulant et criant très fort pour que les siens sachent bien que c’était lui. Ce que font aussi les Jivaros ou Shuars, à ce qu’on dit, proches parents des Zimpi, à ce qu’il paraît.
Les lunettes qu’il arborait fièrement ne lui allaient pas si mal que ça.

 .

grand-père

Les mesures qu’avait prises le Président n’étaient pas très populaires, sauf auprès des grands trusts qui n’ont à proprement parler pas grand-chose à voir avec le populaire.
Avec l’approche des élections, il allait lui falloir redorer son blason devenu de plus en plus terne au fil des ans, pollution aidant: les maladies cardio-vasculaires, les cancers, les allergies et tout un tas de nouvelles maladies dues à la pollution avaient connu un développement égal à celui des bénéfices enregistrés par les trusts.

On ne savait pas qui, des vieux (qu’on appelait alors les personnes du cinquième âge) ou des enfants (qu’on appelait encore les enfants sans trop savoir pourquoi) étaient les plus touchés, mais une grande enquête-jeu menée par les médias officiels allait l’apprendre le soir même au grand public depuis longtemps tombé dans l’infantilisme. à n’en pas douter, la moitié de la planète serait scotchée sur les écrans de télévision pour l’annonce des résultats. Le gagnant serait celui qui s’approcherait le plus du pourcentage exact. La prévision de 78% pour les enfants, donc 22% pour les vieux s’était avérée fausse et bien naturellement stupide, la planète étant très majoritairement composée de seniors, terme que les médias avaient l’obligation d’user pour parler des personnes du cinquième âge.
Le président devait passer déposer son bulletin de participation à la plus grande enquête-jeu jamais organisée (et pour cause, le vainqueur se verrait remettre une somme colossale équivalant au P.N.B. de la Franchouille, vieux pays devenu province et qui, bien qu’appauvri par une exploitation systématique de ses ressources par les trusts du Président avait encore quelques beaux restes.
Son bulletin de jeu remis en de bonnes mains sous contrôle d’huissier, le Président eut tout juste à claquer des doigts pour que son hélicoptère l’enlève.
Direction un hôpital pour enfants (l’avenir du pays, comme aimait à le dire le Président) où une presse à ses bottes l’attendait pour les lui cirer, comme lors de chacun de ses shows.
Ses attachés de presse avaient fait du bon boulot. Comment avaient-ils réussi à trouver le dispensaire le plus pourri du coin? Quels informateurs avaient-ils dû payer? Comment s’y étaient-ils pris pour qu’aucun opposant ne vînt perturber son arrivée en grande pompe? Nul ne le savait, et encore moins le Président qui ne savait rien ni n’avait jamais rien su, n’ayant jamais eu le moindre savoir.
Passer sa vie à obtenir un pouvoir conduit généralement à l’ignorance.
Il n’avait plus eu qu’à faire son cinéma, ce qu’il avait fait après qu’on l’eut maquillé, coiffé, brossé dans le sens du poil et arrosé d’une mixture destinée à repousser les poux, gales, virus, bactéries et autres cochonneries qui ne pouvaient que traîner en un tel lieu.
Courageux jusqu’au bout des doigts (on les lui avait glissés d’autorité dans des gants antiseptiques) il était entré dans une des chambres communes, précédé d’un nuage anti-tout et suivi de sa cohorte de loufiats acquis à sa cause, et pour cause.
Plusieurs gamins étaient là, amenés d’urgence quelques heures auparavant, silhouettes énigmatiques que des bandages avaient transformées en momies, les yeux enflés et clos mis à part. Dans la cage de verre qui séparait les enfants du groupe des visiteurs, on s’activait, on soignait, on surveillait d’un oeil attentif et inquiet des écrans aux lumières sinusoïdales vertes, on agissait.
De l’autre côté les caméras étaient en place, les perchistes faisaient une dernière mise au point, on réglait les projecteurs, les maquilleuses rajoutaient une couche au Président qui parcourait le baratin qu’un de ses fidèles venait de lui concocter.
Au Président et à son équipe, on leur avait expliqué:
«Cinq gamins dans les huit-dix ans. Comme brûlés… Virus, empoisonnement… on ne sait pas encore. Le labo est dessus. La pollution, comme l’autre fois ? peut-être. Les poumons dans un sale état.»
«ça leur a pris comme ça, en quelques minutes… D’abord les yeux. Tout de suite après ils se sont mis à se gratter puis à tousser de plus en plus violemment jusqu’à cracher du sang. Vous auriez vu ça, ils se tordaient de douleur…»
«Les parents, quels parents ? Cinq gamins qui font du skate sur une place où personne ne les a jamais vus. Vous pensez!»
«Comme si c’était pas suffisant, ils ont fait un oedème de la face, avec des lèvres enflées comme c’est pas possible. Avec tout ça et sans compter l’état de choc, comment vouliez-vous qu’ils disent leur nom et où ils habitent ? » 
Dans la cage de verre devenue vitrine quand les projecteurs s’étaient braqués sur elle, un des gamins avait ouvert ses paupières, dévoilant deux yeux rougis,  affolés.
« C’est le moment » s’était dit le Président.
Frappant à la vitre de la cage de verre, il avait attiré sur lui l’attention du gamin, lui adressant maintenant de grands gestes se voulant amicaux.
Les yeux du gosse s’étaient agrandis. Il s’agitait, écarquillait encore davantage ses yeux devenus démesurés, se contorsionnant à un point tel qu’une infirmière était venue à son chevet.
De derrière la vitre le Président l’avait vue défaire les bandes du visage et approcher son oreille des lèvres tuméfiées du gamin. Elle s’était tournée de trois quarts, jetant un drôle de regard en direction de cet homme, sans doute le plus important de toute la planète. S’éloignant un instant du lit du petit malade, elle y était revenue tenant dans sa main ce qui devait être un micro.
Pressentant qu’un sourire de gamin, et pourquoi pas des remerciements redoreraient fichtrement son blason qu’une politique antisociale et anti-écologique avait terni, Le Président avait fait un signe discret à l’équipe télé. « Pas question de louper ça » s’était-il dit, se félicitant de son à propos.
Feuillets en main un type du labo, essoufflé, blouse verte mal fermée dans le dos s’était approché de la vitre, y tambourinait.
« Gaz toxiques plus virus. Pollution. La même chose que l’autre jour, en pire… La totale ! On affine et je reviens, mais il y a peu de chances qu’ils s’en sortent. »
Dans la cage d’isolation qui, tout à coup, n’avait plus rien d’une vitrine, les visages s’étaient tendus; les têtes s’étaient tournées vers le Président.
Lèvres collées au micro que lui tenait l’infirmière et après avoir pris une inspiration au bruit bizarre, regard fixé sur le Président, le gamin avait balbutié «grand-père» avant de refermer lèvres et paupières.

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