gentillets

la maison

Bon début de matinée. Encore quelques ventes comme celle-là, et la recette de la journée serait assurée.
En sortant de la librairie, Hubert s’était heurté à un rouquin en bleu de chauffe portant une gamate neuve remplie d’outils rutilants, truelles et autres. Il l’avait vu les décharger dans un pick-up bourré à craquer de parpaings et de sacs de ciment.

Sitôt arrivé chez lui, Hubert s’était jeté sur les bouquins qu’il avait achetés. Pendant des mois et des mois, il les avait lus et relus, avait pris des notes, tracé des plans, estimé les coûts sans rien omettre.
Le temps passé mis à part, un cabinet d’architectes n’aurait pas fait mieux.

Au bout d’un an, un dossier digne d’une grande affaire criminelle sous le bras, il s’était rendu sur son terrain où l’attendaient deux énormes camions bourrés de matériaux.
à cause de la maison flambant neuve qui avait poussé en quelques mois, il avait eu du mal à reconnaître les lieux. Il avait presque oublié le terrain constructible qui jouxtait le sien.
Parce que les civilités n’ont jamais fait de mal à personne, il avait sonné à la porte de son désormais voisin.
Un rouquin en bleu de chauffe, les mains tachées de peinture, avait ouvert.
«Excusez-moi» avait-il dit, en s’essuyant les mains sur son bleu de chauffe. «Je viens juste de mettre la dernière touche. Mais ce coup-là, elle est bel et bien finie!»

 l’instant présent

Cette fois-ci, elle allait le lui dire. Elle ne pouvait plus continuer ainsi à réfréner sans cesse ses élans. Déjà la dernière fois…
Puis au moment où elle allait desserrer les lèvres, c’était revenu.

Elle avait quatre ans, alors. Le printemps était suffisamment avancé pour lui avoir permis de faire un très beau bouquet de fleurs des champs. C’est sa maman, qui allait être contente.
Elle était entrée dans le séjour en sautillant, tenant le bouquet dans son dos. Les petites filles adorent faire des surprises à leur maman. Elle avait posé les fleurs sur cette drôle de table pleine de jolis habits tous bien rangés, avec cette drôle de chose en fer et sa ficelle qui sortait du mur, que maman lui avait dit de ne pas toucher, parce que ça pouvait brûler.
Sa maman était arrivée, des gouttes de sueur au front, les bras chargés d’un grand panier plein de linge tout mélangé qu’elle avait posé par terre, en soufflant.
La petite fille avait tout de suite su que sa maman n’aimait pas les fleurs, mais alors, pas du tout. Elle avait su aussi qu’elle devait être une petite fille très mauvaise, puisque sa maman l’avait grondée très fort et lui avait administré une fessée.

Elle ne dirait rien. Elle se tairait, comme elle l’avait fait les autres fois, accrochée à une expérience du passé qui l’avait meurtrie, et par peur de ce qui pourrait arriver.

Parce qu’elle n’avait pas compris que le passé pas plus que le futur n’existent, elle s’était empêchée, désormais, de vivre l’instant présent.

 .

l’absent

On ne le voyait jamais jouer dehors avec les autres enfants.
On ne le voyait pas non plus se promener dans les ruelles du village, ni traîner sur la place, pourtant inévitable.
On ne le voyait nulle part.

Ça avait commencé dès sa naissance, quand ses parents s’étaient aperçus qu’en guise de la fille tant attendue…

Alors, pour ne pas gêner, il s’était fait de plus en plus discret, de plus en plus petit, jusqu’à disparaître tout à fait.

le miroir

La seule et unique fois que Yok s’était vu dans un miroir, c’était le lendemain de ce jour à nul autre pareil où il avait plu tant et tant. Une flaque que le soleil et le vent n’avaient pas encore eu le temps d’assécher tout à fait.

Dans ce coin perdu de l’immensité du désert, plus jamais la pluie n’était tombée.
 

.

la foi

«L’argent, ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval.»
Celle-là, il l’avait entendue des milliards de fois, peut-être même plus, qu’on s’adressât à lui ou qu’elle lui tombât dans l’oreille au hasard d’une conversation.
Puis d’abord, y étaient-ils allé regarder s’il y en avait ou non, de l’argent?

«Et s’il y en avait?» s’était-il mis à songer.

Le dimanche suivant, Harnais du Coursier, étalon de deux ans, remportait le prix de l’Arc de Triomphe.
Qu’on ait pu le seriner avec cette histoire de cheval et de sabots, il n’avait pu le comprendre. Surtout pas le lundi matin, quand il avait empoché la somme rondelette du quarté (dans l’ordre), au guichet du Pari Mutuel.
 

.

..

R’ouma

R’ouma sent bien que le souffle le quitte, et plus que le sentir, il le sait. Il lui reste un seul temps de rêve à vivre, ce qui, traduit en nombre de respirations, et sachant bien qu’il ne dormira plus jamais jusqu’à son prochain réveil (lorsqu’il aura quitté le territoire des reflets), équivaut à trois fois mille.
Le premier mille, il le partagera avec ses amis, à parler des amitiés et des querelles qui les ont vu vivre.
Le deuxième mille, il le partagera avec ses proches, à parler des amours, des ruptures et des retrouvailles qu’ils ont vécues ensemble.
La presque totalité du troisième mille, il la gardera pour la partager avec lui-même, sauf quelques respirations qui lui seront bien utiles lorsque le prendra l’inquiétude du voyage à venir.
à sa dernière respiration, il se rappellera la déchirure de sa venue au monde, lorsqu’avaient frémi sous le vent les feuillages de son arbre de vie. Le feu dans sa poitrine l’avait alors fait crier à s’en époumoner. Sorti de la gorge, le cri avait repoussé les limites du néant, faisant naître le ciel et ses étoiles, le soleil et la lune, sa Terre d’accueil et ses fruits pour le nourrir.
Lorsque viendra l’instant de rendre son dernier souffle, il expirera en se repliant sur lui-même, entraînant à sa suite l’univers tout entier qui se repliera aussi sur lui-même, rendant ainsi sa place au néant.
R’ouma, ne saura rien de ceux qui le pleureraient, ni des autres, mais il approchera, à l’instant de la révélation, le grand mystère de l’illusion. Peut-être aura-t-il le temps de plaindre ceux qui, restés là-bas, seront encore persuadés d’exister.
 

.

réussite

Ils étaient tous là à lui donner conseil sur conseil.
«Si tu veux réussir dans la vie, il faut bien étudier.»
«Si tu veux bien réussir dans la vie, il te faut écouter les aînés et les respecter.»
«Si tu veux réussir dans la vie, il te faut travailler, être honnête, suivre les préceptes de la loi.»
«Si tu veux réussir dans la vie, il ne faut pas prendre les choses à la légère.»
Il y avait aussi des variantes, du genre: «Si tu écoutes tes aînés, que tu les respectes, que tu travailles, que tu es honnête, que tu suis les préceptes de la loi et que tu ne prends pas les choses à la légère, tu pourras réussir dans la vie». Ou aussi: «C’est pas à rien faire que tu réussiras dans la vie». Ou encore: « L’argent ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval et c’est pas à rien faire de rien qu’on fait quelque chose dans la vie».

à chaque conseil, sa tête s’était un peu plus enfoncée entre les épaules, si bien qu’au bout de mille conseils de la sorte, elle s’était trouvée à hauteur de son coeur, les oreilles tout contre.
Ce qu’avait dit son coeur –car son coeur parlait–, il l’avait entendu, mais c’était resté secret entre eux.
En dedans de lui, il avait souri, comme lorsqu’on se sent compris. Puis lentement, alors que les autres avaient continué à lui prodiguer leurs conseils, il avait remonté la tête d’entre les épaules, l’avait secouée un peu en signe de désaccord, puis l’avait redressée jusqu’à la porter droite et haute.

Alors il s’était mis à parler d’une voix tranquille mais ferme:
«Et que dois-je faire, si je veux réussir MA vie?».

 .

 .

 oubli

On avait perdu tous les mots, sauf quelques-uns qui allaient par deux. Comme jour et nuit,  blanc et noir, chaud et froid, passion et haine, nul et génial, riche et pauvre, bien et mal.

ça s’était fait tout doucement, sans bruit, en commençant par les couleurs. Oubliés les vert émeraude ou caca-d’oie, garance, terre de Sienne, ceruleum, jaune Isabelle, jade. Disparus les grèges, cyan, magenta, rose bonbon ou rose culotte. Envolés les gris souris, noir d’ébène, bleu canard, coquille d’oeuf. Et si les rouge, vert, jaune et bleu avaient résisté, seuls le blanc et le noir, au final, avaient droit de cité.
Génial et nul avaient remplacé beau, délicieux, merveilleux, exquis, gracieux, ravissant, splendide, magnifique, somptueux pour le premier; consternant, laid, abominable, quelconque, banal, ordinaire, affligeant, inintéressant… pour le second.

Puis, au fil des ans, on avait tout oublié, sauf bien et mal. Les autres mots s’étaient envolés en même temps que l’âme des anciens.
Quelques vieux avaient bien entendu parler d’une collection de mots couchés, paraît-il, sur un parchemin, il y a bien longtemps. Mais si on avait dû s’occuper des vieilles légendes et écouter les vieux qui radotent…

Dans la tribu, certains n’avaient pas tardé à se rendre compte que, pour parler des vraies choses de la vie, les choses simples du quotidien, bien et mal n’étaient vraiment pas très pratiques, voire pas pratique du tout.

On en avait vu plus d’un mourir de faim en gémissant «bien, bien… », et plus d’un parler de la vie en disant «mal, mal… », mais comme il n’y avait plus que ces deux mots-là, sans aucun autre pour les illustrer, on avait même fini par ne plus savoir ce qu’ils signifiaient.

On avait perdu tout langage.

. 

le faiseur de pluie

Ça faisait des lustres que les récoltes étaient plus maigres que la poche d’un petit contribuable des sociétés développées du nord.
La grogne commençait à sourdre chez les Fotouyarété qui fixaient le ciel, furieux qu’il ne leur ait pas rincé l’oeil depuis plus de dix lunes, et regardant leur sorcier de l’autre oeil, mauvais celui-ci. Ils l’avaient sec.
Un sorcier qui ne fait pas son boulot, où va-t-on!

Yapalfeu, le sorcier, commençait à se dire qu’il aurait peut-être intérêt à prendre la tangente et à filer à l’angolaise, sans demander son reste, lequel reste, qu’il le demandât ou non, ne changerait pas grand-chose à ses affaires, vu l’état des finances locales.
«Bah! je verrais demain », se dit-il avec ce rien de philosophie qui caractérise les sorciers.
Il sortit une calebasse d’oko-oko de dessous les fagots de palmes, s’en servit une bonne rasade et mit en marche la radio poussive dont les piles n’avaient tenu jusque là que grâce au soleil cuisant.

«…tin …lerte …téo. …ultin… …lerte …étéo. Bulletin d’alerte météo! »
Le ton inquiet, emphatique et précipité du speaker météo l’avait sorti de sa léthargie. Pour une fois, ça avait l’air sérieux.
Dans le poste, ça causait d’un cyclone, quelque chose de jamais vu dans la région, avec des précipitations à tout casser. «D’ici une dizaine d’heures» précisait la voix de casserole.

Cette nuit là, Yapalfeu le sorcier dormit d’un sommeil profond.

Au matin, vêtu de ses vêtements rituels, bâton en main et grelots aux chevilles, il était parti de hutte en case réveiller ceux du village qui dormaient encore, c’est à dire tous, car qui, dans cette situation, ne serait pas resté allongé sur sa natte.
«Enfoiwoué, enfoiwoué…» (ce qui, chez les Fotouyarété, signifie “Hommes de peu de foi”) criait-il à la ronde. «Ouéveillez-vous, levez-vous. Yapalfeu a pwrié toute la nuit et il va faiwre la pluie pour vous tous le village. C’est comme il vous le dit. »
à peine chacun –grands mères, grands pères, hommes et femmes de tous âges– avait-il rejoint la case du conseil que les éléments s’étaient déchaînés, tonnerre, vent et pluie n’y allant pas de main morte

La liesse qui avait suivi avait vu chacun vouloir porter Yapalfeu en triomphe, sous la pluie battante. Les vieilles s’étaient prosternées à ses pieds, les vieux lui avaient affirmé n’avoir jamais cessé de croire en ses pouvoirs, et pas une jeune femme qui ne lui proposât gâteries et gentillesses. On avait même entendu des enfants crier “papa”, en lui courant aux basques.

Cela avait duré le jour entier.

La nuit avait vu venir le déluge.

Le lendemain avait vu venir l’inondation mais n’avait plus rien vu des cases, qui toutes avaient été emportées.
Ça avait été la catastrophe et la consternation.

Après une chasse à l’homme aquatique à laquelle ils n’étaient bien sûr pas habitués, les guerriers avaient retrouvé Yapalfeu. Ils l’avaient bastonné, l’avaient traîné et roulé dans la boue, lui avaient craché injures et le reste à la figure.
Enfin, et à grands renforts de salutations musclées, ils l’avaient fermement encouragé à aller se faire noyer ailleurs.

.

silence

Il y avait de plus en plus de bruits, que certains nommaient sons, d’autres musiques, d’autres bastringue, mais disserter sur comment chacun les appelait n’est pas la question. Chacun de ces sons, de ces bruits, de ces musiques voulait dominer.
Il y avait de plus en plus d’images, se poussant les unes les autres, chacune voulant le pouvoir, chacune voulant s’étaler sur le plus de supports possible, chacune voulant détrôner les autres.
Il y avait de plus en plus de mots qu’on nommait écrits, textes, journaux ou livres, mais disserter sur comment chacun les appelait n’est pas la question. Il y avait de plus en plus de mots, chacun de ces mots voulant reléguer l’autre dans l’ombre, voulant l’écraser, voulant se mettre en avant.
Tout comme les sons et comme les images, les mots se pressaient de plus en plus les uns contre les autres, se bousculant, trépignant, s’agglutinant, si bien qu’ils finirent par se confondre, ne formant plus qu’une masse informe. Une gigantesque copulation s’en était suivie, qui eut tôt fait d’engendrer d’autres mots tout aussi illisibles, inextricables de complexité et pour la plupart illégitimes, comme on peut s’en douter.
Vint alors un sage qui cria «Silence! », et le silence reprit sa place entre les bruits, entre les sons, entre les notes de musique. On put à nouveau entendre les chants de la nature et la musique des hommes.

Vint ensuite un deuxième sage qui remit de l’espace partout où il avait perdu sa place, et on put à nouveau lire les images et percevoir la forme des choses.

Vint enfin un dernier sage qui, à grands coups de son sabre magique, découpa les mots devenus inextricables, défit les noeuds qu’ils avaient formés, et on put à nouveau discerner les lettres et les mots, les phrases et leur sens.

. 

la Toile

En ce temps-là, il y avait autour de la planète comme une immense toile d’araignée, avec, posées sur ses fils, des milliards et des milliards d’informations. On appelait ça des données, même si, en fin de compte, ça n’était que rarement gratuit.

Il y en avait pour tous les goûts: musique; images muettes ou non, fixes ou mobiles; écrits en tout genre… touchant, ce qui n’est bien sûr qu’une façon de parler, à toutes les connaissances humaines. Le temps de recevoir l’information qu’on recevait, on devenait tout à coup puits de sciences, expert en la matière (quelle que fut la matière), féru de tout. On le devenait, mais sans le rester. Alors, et parcequ’en ce temps il était insupportable de ne pas savoir à l’instant même ce qu’on avait besoin de savoir, on passait son temps à interroger l’immense Toile. C’est ainsi qu’on l’avait appelée, en la majusculant, à cause de ses bons services.
Bien sûr, et vu la masse énorme de données qu’on recevait, on ne retenait rien : au fil du temps, chacun avait délégué sa parcelle de mémoire et de connaissance à l’incommensurable Toile qui, d’année en année, n’avait cessé de grossir et de prendre de l’importance dans la vie des gens.
On en était arrivé à un point où, pour savoir ce qu’on avait fait la veille, il suffisait de se connecter à la Toile, et dans l’instant, ou presque (car parfois, les réponses tardaient), on le savait. On ne se le rappelait pas, mais on pouvait le savoir. Si on peut parler de savoir.

Petit à petit, mais pas si petit que ça, l’homme avait perdu la mémoire. La seule chose dont il se rappelait, c’était comment s’y prendre pour interroger la Toile. On appelait ça, la procédure de connexion.

Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où…
Il y avait bien eu des petits signes, mais que faire? On ne dévie pas de sa route un navire jaugeant deux millions de tonneaux en un coup de cuiller à pot, ni en une frappe de clavier sur un ordinateur. Plus personne ne savait cela, mais on pouvait l’apprendre en suivant la procédure de connexion de la Toile. Il suffisait de chercher au mot catastrophes et un choix était proposé: naturelles – technologiques – écologiques – cosmiques. Qu’on choisisse celles technologiques ou écologiques, on tombait invariablement sur la plus importante de toutes les catastrophes planétaires. Elle avait tellement fait parler d’elle que certaines personnes, pourtant ferventes adeptes de la toile, l’avaient encore en mémoire. En vraie mémoire dans leur tête.
Le Neptune, pétrolier nucléaire géant jaugeant plus de cinq millions de tonnes avait fait naufrage en mer du nord. Il y avait eu le pétrole, bien sûr. Plus le reste. Cinquante millions de morts, ça ne s’oublie pas, comme ne pouvaient s’oublier l’évacuation gigantesque des populations ni les dégâts irrémédiables qui avaient eu lieu.

Il y avait bien eu des petits signes.
«Des petits riens », avaient rassuré les s.a.g.e.s. (sociétés anonymes gouvernantes des états septentrionaux). «On contrôle la situation ».
Des bizarreries s’étaient produites, bousculant quelque peu les marchés, faisant basculer deux ou trois grandes bourses, mettant le feu aux poudres entre deux nations amies… Tout plein de fausses informations s’étaient infiltrées ça et là, semant le doute et quelque belle pagaille.
Tout étant finalement rentré dans l’ordre, et chacun ayant instantanément et immédiatement gommé de sa mémoire ce qui venait pourtant de se dérouler, la vie avait continué.

Jusqu’au jour où on avait vu de drôles de choses se passer là-haut. Ça avait commencé par des explosions solaires phénoménales. Puis, par une tempête cosmique comme on n’en avait jamais vue.
Les températures qui avaient grimpé de plus de cinq degrés en un jour avaient poussé tout un chacun à s’interroger. Ou plutôt, à interroger la Toile.
Pas un écran qui ne fut allumé, pas une personne qui ne suivit les informations en temps réel, pas un adepte de la Toile qui ne l’interrogea. Seulement voilà, la Toile n’avait pas de réponse.
La situation avait continué à se dégrader, un des faits les plus exemplaires s’étant passé durant le discours intercontinental du président des s.a.g.e.s.
«C’est votre Administrateur qui vous parle. Vous n’êtes sans savoir pas que depuis a few jahre some problematica se have prodotti, but we have la situation sehr ici Londres, le géné… à la bourse de Tokyo, les valeurs ont enc… and I say you… esta la borso Rio… confianza Hello Dolly, my… four, three, two, one… Olé, aqui cap Canaveral vi govoritié po… la vache folle a encore… I love you, hey honey… dar la dir la da da de Nantes à Montaigu… Beurk »
Ça passait du coq à l’âne, de faits graves et sérieux à des chansons de midinette ou de corps de garde, des cours de la bourse aux chants liturgiques. C’était tout et n’importe quoi.
Les perturbations avaient ensuite gagné l’image. Etirements, morphing, distorsion, solarisation s’étaient mis de la partie, rendant pour une fois presque sympathique la bouille de l’Administrateur. Ensuite l’image s’était brouillée, d’autres s’y superposant, puis d’autres encore: un début de documentaire sur la pêche aux sardines en Corse du sud, un homme nu émergeant d’un film X, les images en direct d’une guerre sous les tropiques, avec pour tout commentaire une publicité de couches-culottes.

Non seulement rien n’avait pu revenir à la norme, mais ça avait empiré et gagné toutes les communications.
La Toile délivrait des informations contradictoires ou absurdes. Cherchant à savoir quelle équipe avait remporté la coupe du monde cette année, on recevait des images de la guerre du Viêt Nam, au son d’une messe de Gabriel Fauré (avec son portrait en surimpression sur une rangée de palmiers arrosés de napalm), assorties d’une publicité sur le dentifrice Poilodan…
La folie s’était emparée de la Toile, la Toile était devenue folle, et plus aucune information n’était utilisable. Celles qui semblaient encore avoir un sens ne faisaient que tromper les uns et les autres, états comme individus, en affirmant des inexactitudes, des billevesées, des inepties.
Les bourses étaient devenues folles, des états étaient entrés en guerre, des médecins prescrivaient le contraire de ce qu’il aurait fallu; des cancres se retrouvaient avec de bonnes notes; des nantis se retrouvaient sans le sou, leur fortune ayant été virée sur le compte d’un inconnu; les avions battaient de l’aile, les ascenseurs n’ascensaient plus, les bateaux accostaient en pleine mer; les satellites changeaient de cap; les retraités recevaient des lettres recommandées leur signalant leur absence au travail; la commande de lait materné d’une nursery se transformait en Château-Machin cru aristo…
On ne comprenait plus rien à rien. Sous ce flot d’informations ineptes et de données en vrac, la raison y perdait d’autant plus son latin, qu’elle avait perdu sa mémoire.

Les hommes avaient relégué leurs bribes de mémoire sur la Toile devenue folle. Ils avaient oublié qu’il n’est de raison sans mémoire.

 .

mérite

À cette époque, dans les sociétés développées, les hommes habiles à taper dans un ballon, à glisser, à courir, à sauter, à conduire un char, à frapper une balle… étaient mis à l’écart des autres. On les mettait dans ce qui serait comme des centres d’élevage spécialisés, où on leur apprenait à être encore plus habiles, afin qu’ils deviennent les meilleurs des meilleurs.
Lorsqu’ils étaient devenus les meilleurs des meilleurs, on leur offrait des ponts d’or, on les acclamait, on les honorait, les décorait, les respectait, leur demandait conseil, les citait en exemples. On leur achetait aussi leur image pour en faire des modèles, de façon à ce que d’autres, prenant leur suite, deviennent à leur tour les meilleurs des meilleurs.
Ceux-là, tous ceux qui avaient réussi à devenir les meilleurs parmi les meilleurs, gagnaient cent fois plus d’argent et avaient cent fois plus de considération que les chefs éclairés des nations, que les chercheurs éclairés, que les penseurs éclairés, que les poètes éclairés, que tous les éclairés de ce monde qui, du coup, étaient dans l’ombre.

Jusqu’au jour où on s’était rendu compte de la stupidité d’un tel état de choses.
Alors on avait tout changé.
Cela, c’était bien sûr il y a très très longtemps, en ces temps reculés et obscurs où l’homme n’était pas encore très évolué. Il n’avait pas encore eu le temps de développer sa merveilleuse et unique intelligence, comme il l’a fait aujourd’hui.

. 

question de temps

Il est un coin perdu, mais pas si reculé que ça dans le temps, où le temps qu’il faut pour se rendre d’un endroit à un autre se compte en pipes. Rien ne dit qu’un gros fumeur de pipe mette le même temps qu’un petit fumeur; rien ne dit que l’heureux propriétaire d’une grosse pipe mette le même temps que celui qui en possède une minuscule. Rien, non plus, ne dit le contraire, mais tous finissent par réussir à se rendre là où ils désirent se rendre, prenant le temps et comptant avec lui, bien que dans ce coin perdu, le temps ne se compte, ni ne compte.
Plus au nord, dans un pays que ses ressortissants qualifient d’avancé, se rendre d’un lieu en un autre n’est pas fonction du temps qui passe, mais des rendez-vous, des occupations, de l’agenda, calendrier ou planning serré de chacun. Planning qu’on appelle aussi “carnet-des-rendez-vous-qu’on-croit-importants-et-des-choses-qu’on-croit-importantes-à-faire”. Mais on dit planning parce que ça va plus vite.
Dans ce pays où peu de personnes ont le même planning, se rencontrer procède souvent d’une gageure. C’est un peu comme si on empruntait deux chemins différents pour partir à la rencontre l’un de l’autre, trouvant surprenant, au demeurant, de ne pas parvenir à se croiser.
Alors, pour trouver le temps qui permette de faire ce qu’on a à faire, comme, par exemple, prendre un rendez-vous avec la personne qu’on aime, on étudie soigneusement son planning jusqu’à y trouver un espace vierge.
Selon les plannings, certains espaces valent un jour, d’autres une demi-journée, d’autres encore une heure, parfois moins. Les plannings sont parfois si serrés qu’on a du mal à caser tout ce qu’on a à faire, et c’est parfois si compliqué qu’on peut y passer des heures entières pour y parvenir. Mais quand il s’agit de gagner du temps, que ne ferait-on pas.
Lorsqu’on a réussi à tout caser, on peut être très content de soi, quand bien même on aurait passé une heure à mûrement réfléchir comment gagner cinq minutes.
Dans ce pays très avancé, où les choses se passent de plus en plus “en temps réel”, comme on le dit là-bas, on n’a plus le temps.
Alors, parce qu’on en manque, on en a fait une marchandise. C’est pourquoi on y entend souvent dire que le temps c’est de l’argent.

Dans ce pays où l’argent compte beaucoup on se dit que ça n’est tout de même pas très sérieux de passer du temps auprès de ceux qu’on aime.

.

jour et nuit

Chacun fixait le ciel.
La clarté et le soleil, comme à chaque aube nouvelle, étaient là. Mais étaient là aussi et en même temps la nuit et sa lune, à croire qu’un pacte de non-agression avait été signé entre les deux parties.
Les anciens avaient pourtant affirmé que, le jour et la nuit s’étant toujours entre-dévorés, il n’y avait aucune raison pour qu’il n’en fût pas toujours ainsi.

Le conseil tint séance. Au bout d’un sacré bout de temps qu’on ne pouvait compter en jours, ceux-ci n’existant plus et aucune explication n’ayant germé dans chacun des soixante dix-huit crânes qui brillaient au soleil et luisaient au même instant sous la lune, le conseil, dans son immense sagesse, démissionna tout d’un bloc.
C’est à compter de cet instant qu’il n’y eut plus ni puissant ni faible, ni sot ni tête bien remplie, ni pleutre ni valeureux, ni noir ni blanc…

La vie continua, entre chien et loup comme entre hommes et femmes, mais de la prédominance de l’un sur l’autre il ne fut plus question.
On venait d’entrer dans pao kao shao téï, ce qui signifie à peu de choses près: l’”Ère de la voie du milieu”.

.

Chac et les autres

Chac avait pris un peu de recul pour contempler l’arbre qu’il venait de planter. Il s’était mis à chantonner un vieux truc qui disait «pour faire un arbre, mon dieu que c’est long…» et, satisfait du bon travail qu’il avait fait, s’en était retourné chez lui, quelque part entre printemps et été.
 Ah Puch avait bondi de sa cachette –un bosquet de noisetier qu’il avait eu la bonne idée de ne pas arracher, comme il s’était pourtant promis de le faire. Ce n’était que partie remise.
Il fit le vent, il fit la pluie, il fit le soleil qui brûle puis le gel à pierre fendre, et il fit enfin la tempête, ce qui le calma quelque peu. Avec ce qui pourrait ressembler à du cynisme, il s’était mis à chanter un vieil air qui reprenait sans cesse «Vent frais, vent du matin, soulevant le sommet des grands pins, joie du vent qui passe, allons dans le grand vent…» Avant de repartir chez lui, quelque part entre automne et hiver, il avait donné plusieurs grands coups de boutoir dans le bosquet de noisetier.
«V’là l’bon vent, v’là l’joli vent, v’là l’bon vent m’amie m’appelle…» C’est bien connu, les arbres ont toujours attiré les amoureux.
à peine arrivé près de l’arbre, Yum Kax avait déposé du limon à son pied, qu’il avait arrosé en pleurant comme une Madeleine. On est sensible ou pas. Il avait taillé les branchettes brisées, fait une attelle à une grosse branche, puis avait pansé le tronc mal en point.
Sa belle l’ayant rejoint, ils avaient fait ce que font les amoureux. Ce qui avait eu pour effet d’émoustiller l’arbre à un point tel que celui-ci s’en était trouvé tout ragaillardi.
Plus tard, Chac était revenu. Ah Puch de même. Yum Kax aussi. Puis encore Chac… Et parce que c’est ainsi que grandissent les arbres, l’arbre s’était laissé grandir ainsi.

.. 

opulence

Depuis quelques décennies, l’opulence était venue. Ô elle n’était pas venue toute seule, et il avait fallu travailler dur.
Mais ça y était. Tout le monde avait largement de quoi vivre, et la vie se déroulait tranquille, chez les Abazouf comme partout sur cette terre, lorsqu’on a largement de quoi vivre.

C’était l’abondance, et, depuis que la tribu avait appris le profit, chacun pouvait, à profusion, et sans fournir le moindre effort, disposer des richesses qui s’étaient engrangées.
Tous les besoins étant comblés, plus personne n’éprouvait de besoins. Il n’y avait plus de désirs, plus d’aspirations et on avait eu vite fait d’oublier ce que signifiait “éprouver du désir”.
Le temps des famines, des pénuries, des manques, des privations, du dénuement, des difficultés matérielles et des contraintes qui engendrent frustration et colère était révolu. Révolu pour longtemps, au vu des innombrables greniers  et entrepôts de toutes sortes qu’on avait dû faire ériger par des bâtisseurs étrangers. On en avait profité pour faire construire des cases grand modèle pour ceux, nombreux, qui étaient devenus de plus en plus gros.

Pour s’occuper, on avait inventé les vacances, mais ça n’était pas suffisant. Un sage qui avait longuement étudié la question avait inventé les loisirs; ça n’y avait rien changé non plus.
Alors, aussi sournoisement qu’inexorablement, l’ennui s’était installé.

Pour tromper l’ennui, chacun passait son temps en d’interminables siestes d’où l’on ressortait défraîchi, vaseux, la bouche pâteuse, las, écoeuré, dégoûté, abattu, seulement enclin au wagalam qui, comme on le sait, n’est pas la meilleure chose qu’on ait inventée pour retrouver goût à la vie.

Aussi sournoisement qu’inexorablement étaient venus aussi la déception, la désillusion, le désarroi, l’apathie, la nostalgie, la déprime, la tristesse, la neurasthénie, la mélancolie et le découragement.
Pour les Abazoufs, ça partait en capilotade, et comme les caisses de la tribu ne cessaient de se remplir, il y avait peu de chances pour que la situation changeât.

Une nuit, alors que tout le monde essayait de dormir, sans vraiment trouver le sommeil (ce qui n’est pas facile lorsqu’on passe la journée à faire sieste sur sieste), une nuit donc, alors que tout le monde était installé dans son habituelle léthargie…, nul ne vit l’ombre gesticuler entre les cases aux piscines miroitant sous la lune, jouer de la flûte le long des murs de verre sans fin des entrepôts, taper du pied en rasant les greniers en ébène, souffler comme un buffle devant la case du conseil en marbre rose.
C’était Phurtif, le zoffilou, mot abazouf dont la traduction donne à peu de choses près “celui à qui on ne la fait pas”.
Phurtif le zoffilou avait été chassé de la tribu, lorsque la richesse (qu’il n’aimait pas beaucoup pour ce qu’elle entraîne lorsqu’elle est excessive) était arrivée.

Plutôt que de se réjouir de ce qui était advenu des siens, comme d’autres eussent pu le faire, il était revenu cette nuit là, bien décidé à remettre de l’ordre. En songe, un génie lui avait expliqué: «Si tu veux que les choses changent, sème quelques petites graines de pagaille; joue de ta flûte pour appeler les salamandres; respire à plein poumons pour faire venir la tempête; frappe le sol de toutes tes forces pour faire venir le chaos. Il y a besoin du chaos pour secouer ces endormis, et le chaos remettra les choses à leur place. »

Lorsque Phurtif eut suivi les recommandations du génie, il s’était retiré, non sans avoir attendu les premiers effets: on a tous connu des génies s’ingéniant à raconter n’importe quoi.
Ni le feu dans les greniers, ni la tempête arrachant les toits des entrepôts, ni la terre se mettant à trembler n’avaient réussi à sortir les villageois de leur torpeur.
Toutefois, là où les éléments déchaînés avaient échoué, la chaleur implacable du soleil au zénith avait réussi.
Un à un, les dormeurs avaient entrouvert un oeil, puis un deuxième, croyant avoir affaire à un très mauvais rêve.

Tous étaient debout, maintenant, hallucinés par le spectacle de désolation qui s’offrait à eux: c’était la destruction, la dévastation, la ruine, l’anéantissement, le massacre et la fin des haricots dont la production n’avait cessé de croître, plaçant les Abazoufs au tout premier rangs des pays producteurs de papilionacées

Les Abasoufs ne pouvaient que se rendre à l’évidence: ils étaient bel et bien ruinés.

Pourtant…
Sur cette vastitude de ruines, la plus vieille case du village avait tenu bon. Elle avait été construite du temps ou on savait encore construire, c’est à dire du temps où on n’avait pas encore inventé l’inactivité, l’oisiveté, la fainéantise, la flemme et l’ennui. Elle était tellement vieille, ratatinée et discrète qu’on avait fini par ne plus la voir, puis par l’oublier tout à fait.
Tout n’était donc pas perdu, du moins pour celui qui, le premier, parviendrait à se l’adjuger, elle et son contenu. Il y avait belle lurette que leurs regards s’étaient éteints, mais, en un bref instant, la convoitise y avait remis une étincelle de vie.
Les Abasoufs, comme un seul homme, s’étaient rués sur la vieille case qu’ils avaient si longtemps dédaignée et délaissée.
Phurtif était à l’intérieur, perché sur un tas de vieilleries qu’une à une on avait mises au rancard, au fur et à mesure que la tribu s’était enrichie.
Il était là, debout, perché sur le tas de vieux outils –car c’étaient de vieux outils– qui diminuait au fur et à mesure qu’ils les distribuait à chacun, satisfait du bon travail qu’il faisait là.

.

..

croyance

Pour Charles-Xavier, la vie avait été si peu marrante qu’elle ne l’avait pas été du tout.
Mais il pouvait être fier de lui, il avait vécu longtemps.
Frustré, aigri, las de tout, il y avait peu de chances qu’on le regrettât et surtout qu’on le pleurât, sauf peut-être ceux qui, comme lui, passaient leur temps à se plaindre, à gémir, à geindre et à produire de sonores jérémiades. Ceux-là verseraient peut-être quelques larmes, par principe, pour faire bien, ou parce qu’ils croyaient que telle était leur rôle.
Charles-Xavier avait vécu, très mal et très très longtemps, mais ça y était, ça allait prendre fin et, pour une fois, il n’était pas mécontent: de l’autre côté, ça allait être tout autre chose. Là-bas, ce serait bien, il serait bien, d’autant plus qu’on l’accueillerait à bras ouverts. Avec tout ce qu’il avait souffert!
Combien de fois il en avait rêvé, de cet instant où enfin, il quitterait ce corps méprisable et souffreteux, se débarrassant du quotidien qui lui avait toujours pesé, et balayant du même coup le souvenir de ceux qui n’avaient jamais reconnu ses mérites, ceux qui ne l’avaient jamais aimé, c’est-à-dire, tout le monde.
Là-bas, il allait enfin être bien. D’ailleurs, il savait comment ça se passerait, comment ce serait. La droite du Père, les élus, les anges… On le lui avait assez rabâché, dans ces réunions du dimanche, sans compter le rêve qu’il avait fait, où tout lui avait été révélé.

Charles-Xavier s’était appliqué toute sa vie, appliquant tous les principes qu’on lui avait inculqués. Il s’était privé toute sa vie, avait souffert toute sa vie, avait pris sur lui les souffrances des uns et des autres toute sa longue vie durant.
Il avait suivi la loi.
Les préceptes, les commandements, les lois, les vieux (quelque stupides, injustes, iniques ou méchants qu’ils fussent),  il les avait toujours écoutés, respectés suivis à la lettre, leur obéissant aveuglément. Remarquable de prudence et d’humilité, jamais il n’avait tenté quoi que ce fût sans être certain du résultat: être apprécié.
Ses enfants, il les avait éduqués à la perfection, c’est à dire à son image. Il avait été fidèle toute sa vie,  constatant cependant avec amertume qu’on ne l’en avait pas remercié.
Il avait toujours admiré et honoré, dans l’ordre: ses parents qui avaient tout fait pour lui; ses maîtres sans lesquels il n’aurait pas été ce qu’il était devenu; ses directeurs de conscience sans lesquels il n’aurait sans doute pas eu de conscience. à tous, il avait obéi loyalement.
Il avait toujours fait les choses sans jamais ni déranger ni rouspéter, au point qu’il n’avait jamais pris sa place. Il avait toujours rendu service –même quand il s’était trouvé au trente-sixième dessous–, avait toujours été gentil avec tout le monde, avait toujours travaillé comme un forcené, n’avait jamais prononcé un mot plus haut que l’autre, s’était effacé ou avait courbé le dos lorsqu’il avait cru devoir le faire, donc chaque jour.
Toujours il avait favorisé l’intérêt des autres au détriment du sien, s’en voulant quand même et leur en voulant quand ça dépassait les bornes, mais, accroché aux lendemains paradisiaques qui  l’attendaient, il s’était fait un honneur et une règle à se montrer généreux, à n’importe quel prix, cher par conséquent. Pour payer, il avait payé, mais quand on veut vraiment quelque chose, on ne compte pas. Ce qui n’empêche en rien d’aligner crédits et débits. Sans faire d’opération, mais rien qu’à l’oeil, n’importe qui aurait pu voir que Charles-Xavier était créditeur.
Il avait donc été parfait, et cela, il le savait, même s’il était le seul à le savoir, les autres ne pouvant avoir son degré de compréhension.
Cependant il avait été profondément déçu et mortifié de n’avoir pas reçu la médaille du Grand Mérite  (celle en carton-pâte peinte à la main par les enfants des écoles, représentant l’agneau du sacrifice, et pour la possession de laquelle on demandait au récipiendaire l’équivalent d’une année de salaire), mais sachant que, de tout temps, ses mérites n’avaient jamais été reconnus, il avait fait avec, donc sans.
L’ingratitude régnait ici-bas, soit! mais on verrait là-haut. Ils verraient…
Avec tout ce qu’il avait fait, avec les sacrifices qu’il avait consentis, le paradis ne pouvait que lui ouvrir ses portes, et Dieu, ses saints et les anges lui ouvrir les bras.
Le féliciteraient-ils? Sûrement.

Bien sûr il y avait eu les frustrations, les colères, mais il avait toujours retourné ces dernières contre lui, jamais contre les autres. Jésus lui-même n’avait-il jamais ressenti la colère? N’avait-il jamais ressenti ce même sentiment d’injustice? Cela l’avait-il empêché de s’asseoir à la droite de Dieu?

Alors, et montrant, pour une fois le visage du bonheur, il s’était laissé glisser sur ces vagues du temps qui mènent au royaume de l’intemporel.
Si ce n’est un peu de roulis et de tangage, lorsque Charles-Xavier avait franchi les frontières des Territoires, le voyage s’était passé sans encombre.
Dans la salle des pas perdus, c’était la foule habituelle des voyageurs en instance. Le temps d’y divaguer, d’y tourner en rond, discutailler, rire ou pleurer, s’impatienter, frimer ou plonger le nez, on les avait menés dans un jardin, où une collation les attendait.
Comparé aux autres –gros rougeauds rigolards, paysans ignares, adolescents boutonneux, femmes légères dont la vulgarité signait le manque d’éducation, jeunes blancs-becs qui respiraient la bêtise, coiffeuses manucurées qui se refaisaient une beauté, vieux beaux libidineux, homosexuels se tenant par la main, politiciens s’étant envoyés en l’air avec la République aux frais des contribuables, curés défroqués ayant fait la vie, marchands d’armes recyclés dans le deal… rien que du rastaquouère, métèque et consort–, il était le bon goût, la sobriété, l’honnêteté personnifiés, dans son costume discret de couleur muraille qui lui donnait cette note d’humilité garante des âmes bien nées.
Mise à part une petite tache de gras au revers gauche de son veston, à hauteur du coeur, il se trouvait parfait. Les chaussures ni trop brillantes, ni trop peu, le cheveu rare mais taillé comme il faut, propret. Pour son âge, sa condition et son état, c’était tout simplement parfait.
Seule ombre au tableau, sa grandeur d’âme qui le tarabustait: qu’allait-il pouvoir advenir du troupeau de brebis égarées ? Nonobstant la pitié que ces âmes perdues lui avaient inspiré le temps d’une respiration, il s’en était discrètement séparé, ralliant un petit groupe de gens manifestement de son étoffe.
Se jeter sur les petits fours puis lever le coude à qui mieux mieux, très peu pour lui. Charles-Xavier, lui, tenait son rang, trouvant indécents les rires qui avaient commencé à fuser du gros de la troupe. Dans le petit groupe de Charles-Xavier, et pressentant la suite des événements,  on s’était mis en rang, les yeux fixant le sol pour éviter toute l’impertinence d’un regard direct, signe d’un manque total d’humilité. La pesée n’allait pas tarder et il allait falloir plus que jamais se montrer à la hauteur, donc à plat ventre, et se montrer digne.
La collation terminée, la pesée des âmes avait commencé, qui tout de suite lui avait paru bizarre.
D’abord il s’était imaginé –mais tout le monde peut se tromper– quelque chose d’officiel, d’austère, de solennel, de sacré, un peu comme une cérémonie d’investiture ou un grand procès d’assises.
ça n’était pas tout à fait ça. Des magistrats, il y en avait, certes, mais ils avaient plus l’air d’être en goguette que de faire un travail sérieux, objectif et partial.
«On n’est pas là pour rigoler» avait dit en se tapant sur les cuisses celui des trois qui devait faire office de procureur général.
«On n’est pas là non plus pour se prendre la tête», avait rajouté celui qui ressemblait à un greffier.
Se tournant vers le groupe de Charles-Xavier, un troisième, l’air préoccupé d’un juge, avait déclaré sur un ton pompeux: «Que ceux qui ont joui de la vie sortent du rang ». Se mettant derechef à rire aux larmes.
Bien sûr, personne n’était sorti, et pour cause.
Le juge s’était alors tourné vers l’autre groupe, où ça discutait, ça riait, ça buvait. Certains ne s’étaient pas même tus lorsqu’il avait pris la parole.
«Vous avez joui de la vie, et ça, il ne faut pas être devin pour s’en rendre compte. Vous avez vécu l’amour, vous l’avez fait, usant du corps qui vous a été prêté…. Vous avez profité des bienfaits de la terre, de ses douceurs, du farniente, de la sieste, et même plus que ça pour pas mal d’entre vous. Vous avez ri, souvent même bêtement, et on ne peut pas dire que le sérieux ait été votre pain béni quotidien.
Vous n’avez jamais vraiment obéi à l’ordre établi, sauf quand il vous a paru justifié et qu’on vous a un peu botté les fesses; vous n’avez presque jamais accepté l’immuabilité des choses; et votre seule croyance a été de croire en la vie.
En conséquence… »
«Les malheureux!» avait pensé Charles-Xavier, le temps que le juge reprenne.
«En conséquence, et parce que vous avez honoré la vie qui vous a été donnée, une autre vie va vous être offerte, plus belle, plus douce, plus généreuse, plus amusante, pleine de surprises et de nouveautés. »
Il avait pris une bonne respiration, avant de rajouter d’une voix de stentor:
«Vous êtes libres! »
Charles-Xavier était sur le cul, les yeux comme deux ronds de flan. Il s’était mis à marmonner: «Qu’est-ce que c’est que ces billevesées… qu’est-ce que ça signifie? » Puis, jaillissement de clarté, il avait compris.
«J’ai compris. C’est une blague. Un truc pour me tester. Oui, c’est ça. C’est un test. Le bougre! »
Le bougre en question avait repris la parole, d’un ton plus sérieux. «Pour les autres… »
Le silence s’était fait dans les rangs. Question suspense, il en connaissait un morceau, le juge.
«Enfin, on passe aux choses sérieuses », s’était dit Charles-Xavier. «ça va être à moi… à nous… La paix, la grâce, l’ineffable, la lumière… »
Satisfait de son effet, le juge avait repris d’un ton docte et posé, cette fois: «Vous autres… qui n’avez pas fait la vie, qui n’avez pas fait la fête, qui avez refusé la facilité… mettez-vous à genoux! »
Prompt à observer les règles, comme à l’accoutumée, Charles-Xavier avait obéi,  imité par ses semblables. Pour Charles-Xavier, c’était sûr : ils allaient être félicités, décorés, applaudis, élus. Lui, Charles-Xavier allait enfin être reconnu à sa juste valeur.
Un rire tonitruant s’était alors élevé de l’assemblée des magistrats. Pointant du doigt le groupe de Charles-Xavier, le procureur y était allé de sa verve :
« Reprenons… En fait, vous avez snobé les cadeaux que la vie vous offrait, vous n’avez jamais su profiter d’elle; vous vous êtes installés dans le conformisme ; vous avez fait grise mine plutôt que de rire et de faire rire ; vous avez obéi en courbant la tête ; vous avez presque toujours tout pris du mauvais côté ; vous avez cru en tout ce qu’on vous racontait, sans doute parce que ça vous arrangeait… Il y en a même parmi vous qui ont voulu porter le poids des pêchés des autres, comme si… comment on l’appelait déjà? oui, comme si le Jésus n’avait pas, une fois pour toutes, racheté les fautes des hommes… Orgueil et présomption!
Vous n’avez pas aimé la vie, vous l’avez même déniée, vous l’avez reniée…
Ah ça, oui… Vous avez été parfaits! Oui oui oui. Parfaits d’orgueil! En plus, il y en a parmi vous qui étaient sûrs et certains de s’asseoir à la droite du grand chef. On croit rêver! »
La quasi-sentence tombée, la suite des événements s’était déroulée très vite.
Pour Charles-Xavier, l’univers était subitement devenu  grisaille uniforme et terne, sans même la saveur du froid, sans même l’inconfort, sans même l’ennui ou la tristesse, sans même la peur ou les larmes, sans même la colère ou le dégoût, sans même le désespoir… sans aucun de ces petits riens qui font que, même si ça n’est ni rose ni vraiment facile, la vie a du goût.

Seul était resté, emplissant son être tout entier, le sentiment de désillusion.
Avec lequel il lui faudrait faire, désormais.
 

..

..

imprudence

Thomas n’avait jamais cru en la miséricorde divine, et pour cause, il n’avait jamais cru en Dieu. Les histoires de paradis et d’enfer, il y avait un sacré bail qu’ils les avaient remisées au placard, avec celles du petit Chaperon rouge, de Blanche neige et ses sept nains, et celle du père Noël.

Dieu n’avait jamais cru en Thomas. Mais quand celui-ci eut rendu son dernier souffle, Dieu, dans son immense miséricorde, ne voulut pas le décevoir en le détrompant.
Aussi le laissa-t-il errer comme une âme en peine, ce dont Il fut pleinement satisfait.
 

bonheur

Au tout début, les habitants de Quark avaient dû faire beaucoup d’efforts pour survivre. Survivre, on sait bien que ça n’est pas suffisant.
Le ventre vide, et toujours à l’affût du danger, ils avaient trouvé le temps bien long, ce qui en soi n’était pas bien gênant, rares étant ceux qui atteignaient un grand âge.
Un peu plus tard, ils avaient pu ne travailler que  pour vivre. Mais vivre seulement, on sait bien que c’est insatisfaisant. Entre les nombreuses heures à cultiver la terre ou oeuvrer à l’atelier et celles passées à s’occuper des tâches quotidiennes, le temps se déroulait lentement. Nourris de quoi satisfaire à peu près leur faim, les habitants avaient commencé à connaître, si ce n’est le confort, plus de sécurité. La durée moyenne de vie avait légèrement augmenté, mais le temps des disettes n’était pas encore révolu pour tous.
Au cours de longues, très longues années, ils avaient continué à travailler pour vivre, bien sûr, mais parce qu’ils ne trouvaient pas normal de ne pas pouvoir se reposer de temps en temps, ils avaient inventé le ouikènde. C’est à partir de ce moment-là qu’ils avaient commencé à avoir moins de temps et à s’en plaindre. Moins de temps pour eux.
Au fil des ans, ils avaient fini par pouvoir se nourrir à satiété et leur taille moyenne avait augmenté ainsi que leur temps de vie, entrant de plain-pied dans l’ère du règne de la quantité.

Plus tard, en découvrant qu’il suffisait de faire travailler pour eux les gens des autres mondes encore au stade de la survie, ils avaient pu s’enrichir, s’offrir vacances et loisirs. Parce que de nombreux enfants étaient exploités dans ces mondes inférieurs, ça ne leur donnait pas toujours bonne conscience, mais il faut savoir ce qu’on veut.
Grâce à l’argent et au temps libre, chacun pouvait passer du temps avec sa famille, ses amis, et surtout avec le meilleur d’entre-eux –soi même, qu’on nomme aussi ego. On pouvait sortir, s’amuser, faire du sport, où ne pas faire grand-chose, voire ne rien faire, tâche à laquelle les habitants de Quark étaient de plus en plus nombreux à s’atteler. Ils avaient oublié que “faire” ça signifie fabriquer, créer, mais ça n’était pas si grave puisque des machines faisaient pour eux, quand ce n’étaient pas les populations qu’ils avaient asservies. Et puis de drôles d’engins très malins dissolvaient conscience et volonté, absorbant chacun dans leur univers virtuel.
Aux grandes décisions, toujours annoncées de façon tonitruante sur les écrans de vérité, quelques arriérés survivants de l’époque antédiluvienne (des déluges de feu avaient eu lieu) avaient encore la force ou l’inconscience de crier: «On croit rêver!». Mais les machines et leur bruit, les jeux pour abrutir, les écrans qui faisaient écran, l’argent, la consommation qui faisait le tapin et le silence pesant des responsables –qui savaient peut-être mais laissaient faire– couvraient leurs voix.  
Sur cette planète vraiment pas comme les autres, beaucoup avaient fini par avoir argent et loisirs sans travailler. Soit parce qu’on leur achetait silence et obéissance stupide, soit parce qu’ils exploitaient les plus pauvres, soit parce qu’ils dépossédaient les autres, ce qui revient à peu de choses près au même. Mais la plupart y trouvant son compte, ça n’était pas d’une extrême gravité.
Vint alors l’ère de la suralimentation et du grand désoeuvrement. N’ayant plus grand-chose d’autre à faire que planifier le temps et réfléchir pour en avoir davantage encore, la population, dans son immense majorité, avait grossi de jour en jour, jusqu’à en être affectée physiquement. Les plus aisés dépensaient beaucoup d’argent pour se goinfrer, plus le double pour retrouver un corps qui soit le plus proche possible de l’idéal inatteignable qu’on avait conçu et fabriqué. D’autres faisaient du sport, non pas pour le sport lui-même, mais pour ce qu’il pouvait apporter de puissance, d’argent, de pouvoir de séduction.

Parce qu’on devait pouvoir trouver le bonheur aux rayons des marchands, on en avait fabriqué, de plus en plus. La course au bonheur qui s’était durcie et accélérée avait laissé les moins rapides, les moins avides et bien sûr les plus pauvres sur le carreau, mais il faut savoir ce qu’on veut.
Ils y avaient mis le temps, mais les habitants de Quark pouvaient être fiers: ils avaient réussi à édifier une société d’argent et de biens qu’ils avaient magnifiés puis déifiés.
Croyant que le bonheur est un état d’avoir et non pas un état d’être, celui, illusoire, dans lequel les habitants de Quark s’étaient installés, n’était qu’un gigantesque et monstrueux amoncellement d’argent, de nourriture, de marchandises, d’emballages… qui s’écroula un jour sur Quark, étouffant et ensevelissant tout sur son passage.

Mais Dieu merci! que tout cela est loin de nous.
 .

.. .

histoire de rêve

On était en pleine ère de la consommation.
Deux supers grands états se partageaient la planète: celui du nord et celui du sud. à la tête du premier régnaient en maîtres absolus dix sociétés commerciales d’égale puissance. à la tête du second, régnaient dix sociétés satellites des premières.

On avait réussi à automatiser environ 99,7895% des tâches de fabrication. Autant dire que plus personne ne fabriquait quoi que ce soit.
Aussi ne faisait-on plus rien soi-même; tout juste si on dormait soi-même. On ne faisait vraiment plus rien du tout. Une machine très très intelligente avait rayé des dictionnaires électroniques (que plus personne ne compulsait) les mots comme fabriquer, réaliser, créer, édifier, construire, bâtir, réparer, restaurer, assembler, composer, confectionner, forger, produire… et même le mot faire qu’il aurait vraiment été stupide de conserver. Pourquoi faire ? s’était interrogée en soi-même la machine qui avait un soi bien à elle.
La vie se passait à ne pas faire grand chose ou à acheter, quand pris de vertige on voulait vraiment se trouver une occupation comme il en existait aux temps passés.
Puisqu’on ne faisait plus rien, on ne faisait plus de rêves non plus. à quoi, d’ailleurs, cela aurait-il servi, puisqu’on en trouvait dans les rayons des zhypers, ces bâtiments qui abritaient tous les rouages de l’Administration commerciale, c’est-à-dire de l’administration tout court. Au début, il y avait eu un bon choix de rêves, mais très rapidement, et une fois que les boutiques spécialisées eurent connu le cauchemar des faillites orchestrées, les rêves s’étaient banalisés. Les emballages étaient certes attrayants, mais en réalité la plupart des rêves n’étaient que de pâles copies de rêves de série B, sans aucun intérêt, hormis ceux perçus par la B.I.G., la Banque d’Intérêt Général, auprès des accros de l’onirisme.
En travaillant au noir dans des sous-sols, caves, carrières ou mines abandonnées, quelques rares revendeurs de beaux rêves avaient, un temps, tenu le coup. ç’avait été sans compter sur les Milices qui les avaient rapidement mis au pas. Le tribunal électronique leur en avait collé pour trente jours sans rêve. Autant dire que les deux ou trois revendeurs qui n’avaient pas été arrêtés avaient eu vite fait de laisser tomber leur négoce frauduleux et fructueux.
Pourtant.
Hics –que d’aucuns nommaine Iks ou X, pour d’évidentes raisons de sécurité– avait continué l’exercice de son métier, sacerdoce plus que banale activité professionnelle. Il n’était pas un de ces quelconques revendeurs qui importaient leurs rêves tout faits par balles entières. Non, il était fabricant de rêves. Bien sûr, pour pouvoir vivre décemment, il s’était mis, comme d’autres avant lui, à vendre du tout venant, mais le gros de son stock était constitué de rêves qu’il avait conçus de sa tête, fabriqués de ses mains, éprouvés par l’imagination. Qualité, sérieux et rêves obligent, il avait pu tenir le coup, maintenir sa politique de fabrication et garder juste assez de clientèle pour survivre.
Jusqu’au jour où les milices avaient mis la main, non sur lui (il était alors chez un client, à parfaire les derniers réglages de plusieurs rêves qu’il lui avait livrés), mais sur son atelier. Qui avait été détruit avec l’ensemble du stock.
Prévenu à temps, il n’y était jamais retourné. Trente jours sans pouvoir envisager le moindre rêve (c’était la sanction s’il se faisait prendre sur les lieux du crime), il aurait craqué.
Boîte à outils sous le bras (ce qui en soi était déjà très mal perçu, voire préjudiciable), il s’était fait héberger chez un ami. Cependant, son matériel d’installation-dépannage étant succinct, plus jamais il n’avait pu fabriquer de nouveaux rêves. Les quelques malheureuses productions oniriques qui avaient échappé au désastre car à poste dans sa boîte à outils, il les avait gardées pour lui, ne les utilisant qu’avec parcimonie Chaque soir il avait ouvert sa boîte à outils, en avait sorti un rêve, gardant le meilleur pour la fin qui, bien que n’ayant jamais justifié les moyens, n’avait pas tardé à montrer le bout de son nez…

C’est grâce à un songe qu’il avait fait qu’Higraik avait connu l’atelier de celui qui deviendrait un ami de rêve. ça s’était passé quelques mois avant que les Milices n’eurent commis leur “oeuvre de salubrité publique” (comme elles se plaisaient à le dire) en mettant à sac l’atelier du fabricant de rêves.
Higraik était devenu un client assidu. Amateur éclairé de rêves anciens, il avait toujours trouvé son bonheur dans les rayonnages du petit choroume, la salle d’exposition qu’Iks avait aménagée tout au fond de l’atelier enfoui au fond d’une cave profonde.
Lorsque Higraik était venu pour la toute première fois dans l’atelier, Iks s’était longuement gratté le menton avant de desserrer les lèvres. Higraik avait le visage tendu, le teint pâle, et sa voix mal assurée était si peu rassurante que le fabricant de rêves s’était demandé un instant si ça n’était pas une visite aussi impromptue que sournoise de la Milice.
«Vous êtes de la Milice?» avait-il demandé d’un ton servile à ce drôle de type qui ne lui disait rien de bon. Prendre un ton servile était la toute première chose à faire en ces circonstances.
Le «Oh, non!» exclamatif autant que gêné de l’autre avait battu en brèche le scepticisme de l’artisan en rêves.
«Je vous offre quelque chose?». Offrir quelque chose était la seconde chose à faire pour lever le doute. Si la réponse était «On ne nous offre pas, on se sert», c’était bien la Milice, mais il était trop tard si on n’était pas en règle.
L’autre avait répondu «Non, non. Je vous en prie. Merci bien», levant tout doute à défaut de lever le coude.
Les langues avaient alors pu se délier, et à compter de cet instant, il ne s’était pas passé un jour sans qu’Iks reçut la visite de ce client qui deviendrait le plus fidèle de tous. Higraik n’était jamais reparti de l’atelier sans un nouveau rêve sous le coude, et sans qu’il n’eût longuement devisé avec Iks sur sur l’univers onirique et ses méandres toutefois moins tordus que ceux du réel.
Higraik allait pénétrer dans l’atelier lorsqu’il avait entendu le vacarme dû au saccage. ça avait été un coup terrible pour lui. Il avait bien entendu essayé de retrouver la trace de l’artisan fabricant de rêves, mais ç’avait été peine perdue. Les grands rêveurs –et dieu sait si Iks en était un– font des fugitifs que nul ne peut retrouver. Ils se fondent dans le paysage, se confondent avec les nuages, s’évaporent comme une image holographique lorsqu’on s’en approche et ont la capacité d’emprunter les traits de n’importe quel visage. Lorsque enfin on croit les tenir, c’est qu’on fait un de ces rêves bon marché achetés on ne sait où. Avec ça, allez leur mettre la main dessus!
Rentré chez lui, Higraik avait perdu la joie que sa rencontre avec Iks avait amenée en lui.
Qu’allait-il bien pouvoir devenir?
« Que vais-je devenir ? » s’était-il demandé en se mirant dans la glace froide de la salle de bain, tandis que la Cadomeuse automatique finissait de le faire propre et que la Gibseuse électronique lui décrassait les dents.
Comme tout un chacun, Higraik ne savait plus rien faire par lui-même. Habitué à consommer, habitué à l’aisance dont les fosses-mêmes étaient équipées d’un automatisme sophistiqué, habitué à tout se faire faire et à se faire servir par ces si merveilleuses machines, il ne savait plus même rêver par lui-même, ne sachant pas même comment s’y prendre. Encore heureux qu’il put s’endormir et sommeiller sans assistance virtuelle ni produit de synthèse gratuitement fourni par la B.I.G.
Alors il s’était allongé pour sombrer dans un sommeil aussi profond que l’avait été, en son temps, le choroume du fabricant de rêves.

Sitôt sa conscience évanouie, les cauchemars étaient venus l’envahir. Le terrain habituellement occupé par les rêves étant dégagé, le vide avait lancé son appel, immédiatement entendu par le premier cauchemar venu. Aucune des dix grandes société commerciale n’ayant réussi à les domestiquer, les cauchemars errants plongeaient tête la première dans toute cervelle vide qui leur tombait sous la dent. Les victimes désignées d’office étaient dans l’ordre: les consommateurs que les taux d’intérêt usuraires avaient appauvris; ceux qui préféraient économiser pour s’offrir un des rêves utopiques proposés dans les zhypers de luxe; et enfin ceux qui se retrouvaient sans rêve du jour au lendemain, leur fournisseur ayant eu la visite de la Milice en omettant l’offrande d’un petit quelque chose à ses sbires. Payer son tribut était une des lois phares qu’on avait tout intérêt à observer.

Higraik avait lutté toute la nuit. Pour pas grand-chose car il en était ressorti vaincu, mécontent et frustré, pour ne pas dire en colère.
Il s’était rappelé ces nuits de rêve à vivre en songe des vies de rêve, ce qui n’avait pas été fait pour le calmer.
Continuer à passer ses nuits à cauchemarder, il ne pourrait le supporter. Pas question non plus de courir la ville à faire des emplettes de rêves stupides dont les recettes iraient grossir encore les caisses de la B.I.G
Il n’y avait pas trente-six solutions : ses rêves, il les lui faudrait fabriquer lui-même. Après tout, n’avait-il pas vu oeuvrer son ami artisan dans son atelier ? Une fois même, Iks lui avait demandé un coup de main, et il s’en était sorti de façon honorable. Néanmoins, son ami, lui, était un pro. Un pro de pro. Et avec ça, quelle imagination!

Crayon sur l’oreille pour mieux réfléchir, Higraik s’était mis au travail. Aussi longtemps qu’il put remonter dans le temps, il ne se rappelait pas avoir jamais travaillé. Sans l’exemple vivant de son ami Iks qu’il avait tant de fois vu à l’ouvrage, Higraik n’aurait jamais su comment s’y prendre.
La nuit venue, il avait réussi à se confectionner un bout de rêve de trois fois rien. L’imagination lui faisant défaut, par manque d’habitude, ç’avait été laborieux. Il avait dû faire appel à toutes ses ressources, ce qui ne lui était plus arrivé depuis le jour où il lui avait fallu naître. Mais enfin, le résultat était là, et tout compte fait, il était plutôt content du rêve qu’il avait concocté: tout à l’heure, lorsque sa conscience volerait de ses propres ailes… il se retrouverait des semaines en arrière. Il pousserait la même porte qu’il avait tant de fois poussée, dirait bonjour à Iks, se dirigerait au fond de l’atelier. Il soulèverait la trappe qui mène au choroume, descendrait les marches, laisserait ses pas le porter jusqu’au rayonnage des rêves anciens. Il y trouverait un rêve merveilleux que son ami lui aurait réservé. Il n’aurait plus alors qu’à s’y laisser glisser.
Tout à l’heure…

«Il n’y a plus qu’à…» s’était-il dit, songeur et sourire aux lèvres.
Son tout petit rêve de rien du tout pour seul bagage, il s’était allongé, priant que le sommeil ne tarde pas trop.

. 

l’initiation

Sur Kahwuït qui s’écrit aussi K8 (ce n’est pas une case de jeu de bataille navale mais une des nombreuses demeures stellaires), lorsqu’est venu le temps de l’initiation, c’est-à-dire presque tout le temps, on envoie les plus jeunes des ressortissants faire un grand voyage.
Sur cette espèce de planète qui n’en est pas vraiment une, il y a un bail qu’on sait que les voyages forment la jeunesse qui forme la maturité qui forme la vieillesse qui fait la sagesse. On sait aussi que tout ne repose pas sur les seules expériences vécues, et chacun a déjà pu entendre l’Appel, cette force qui aspire de manière irrémédiable.
Une fois la destination fixée pour chacun, on embarque par groupes, chacun pour une direction différente, car à  quoi cela servirait-il que chacun, revenant, ramène les mêmes impressions de voyage, les mêmes informations, les mêmes pensées, les mêmes perceptions.
Puis c’est le départ, avec plus ou moins d’effusions, selon qu’on s’est porté volontaire ou qu’on a dû se faire tirer l’oreille. Les voyages, c’est comme tout: il y a du bon et du mauvais.
Les destinations sont d’une grande variété, mais indépendamment des lieux où on se retrouve, et sauf si le climat y est désolant, chacun s’accorde à dire que le plus important, c’est la façon dont on y est accueilli.
Les zôtes –c’est ainsi qu’on nomme les accueillants– peuvent être tout à fait charmants, attentionnés, serviables ou se comporter comme des frustes, des rustres ou de façon monstrueuse. Les comportements intermédiaires et ceux limitrophes, avec leurs limites toujours repoussées, sont la garantie d’une myriade d’expériences possibles.
Parce qu’on entre dans une espèce de sommeil sans mémoire ni rêve, ce que dure le voyage compte peu.

Il y avait eu la grande secousse du départ.
Ouaïnote avait ressenti quelque chose qui ne lui était pas étranger, ressemblant à ce qu’on peut vivre sur un grand huit, haut-le-coeur compris. La suite du voyage n’avait été qu’une parenthèse.

Elle s’était réveillée, contente de se sentir entière. Ce qui n’avait pas été le cas lors de son dernier voyage où il avait dû y avoir un crash, vu l’état dans lequel elle était arrivée.
Elle avait lentement pris possession des lieux puis avait commencé à les explorer, avec un sentiment de déjà vécu que les sensations, qui se faisaient de plus en plus précises, ravivaient. Oui, elle connaissait cela. C’était loin, mais elle reconnaissait cela. La chaleur humide, la transparence, la lueur et la pénombre, l’incessant battement de tambour, les bruits de forage au-dessus d’elle, le vacarme d’une cataracte et le son plus cristallin d’une source, le mugissement du vent, puis… les voix, étouffées.
Ouaïnote avait compris.
Elle s’était pourtant promis de ne plus remettre les pieds ici, mais le hasard en avait décidé autrement. En tout cas, elle s’y prendrait différemment cette fois-ci : pas question de ne pas tirer le meilleur parti du voyage.
Le groupe destination Terre avait été casé tout entier. à se demander si des accords n’avaient pas été passés entre K8 et la Terre.
Tous n’étaient pas tombés aussi bien que Ouaïnote. Les voyages, c’est comme tout : il y a du bon et du mauvais, du destin et des aléas, du doute et des certitudes, des errances et de bons lits confortables, de l’amour ou pas, des rencontres ou de la solitude.
Zorb était tombé dans un satané pays où des fous s’entre-déchiraient.
Larguée au milieu d’égoïstes, Agna avait passé son temps à se sacrifier.
Shaudvan s’était retrouvé à servir les nantis de sa ville pour un salaire de misère dans un restaurant où on l’exploitait.
Ator l’intrépide ayant eu des démêlés avec la justice de son pays hôte et n’ayant pu prouver son innocence, en avait pris pour perpétuité, tandis que Tor, son frère cadet, avait été envoyé à la guerre.
Muz, son amie de toujours, avait dû se cacher pour fuir les escadrons anti poètes, dont la fière devise clamait haut et fort “Muerte che totte bella”, ce qui signifie “Que disparaisse toute beauté”.
Tarabustée par ses proches qui l’empêchaient de vivre comme elle l’entendait, Soapatoa avait fini par se rendre folle pour ne plus avoir de comptes à rendre à qui que ce soit.
Dieu merci, d’autres avaient eu plus de chance.
Flor avait fait le cantonnier dans un village tranquille.
Tchènnce s’était vite retrouvé à la tête d’une petite fortune.
Devenu pompier, Hiang était considéré en héros depuis qu’il avait sauvé des flammes les coffres de la banque centrale de son pays, bourrés à craquer de billets, valeurs et précieux lingots d’orphale.
Hyin, la féminité incarnée était devenue top-model, tandis que Louna au coeur tendre avait trouvé le grand amour et fondé une famille heureuse.

Quant à Ouaïnote devenue ethno-psycho-philo-sociologue, elle avait passé sa vie entre ses recherches et la petite famille qu’elle avait fondée. Aimée pour ce qu’elle était et appréciée pour ce qu’elle faisait, son grand voyage sur Terre l’avait comblée. ç’avait été bien autre chose que le précédent.

Le temps du voyage imparti, il avait bien fallu penser à rentrer chez soi.
Chacun s’était séparé de ceux qu’il avait connus, avec
plus ou moins d’effusions, selon que les choses s’étaient plus ou moins bien passées durant le séjour. Les voyages, c’est comme tout, il y a du bon et du mauvais. Tous n’avaient pas la larme à l’oeil, loin de là, mais ceux que la séparation attristait savaient pertinemment que ça ne durerait pas. 

Vint alors le moment du départ.
Hormis les fanfarons où ceux pour qui le voyage n’avait été qu’épreuves, chacun, à un degré différent, souffrait d’avoir à partir. Mais chacun sentait aussi que ça n’était là qu’un moment douloureux à vivre, un passage.

Aux abords de Kahwuït, ils avaient croisé un groupe de voyageurs naviguant, manifestement, en direction de la Terre.
«La relève ?» avait simplement suggéré Ouaïnote.

.

.

le but

«Il te faut un but dans la vie. Sans but, on n’arrive à rien ! »
Des comme ça, on lui en avait gavé les oreilles à ne plus savoir qu’en faire. D’où certainement les nombreuses otites que Charles-Joseph avait faites, enfant. Des personnes qui s’étaient fixé des buts et étaient parvenues à les atteindre, il en connaissait; parfois heureuses d’avoir réussi, parfois insatisfaites, parfois certaines d’être enfin “arrivées”. Donc déjà hors circuit, car déjà maîtres ou docteurs. Faut-il, sous prétexte que certaines personnes ont besoin de but, que cela devienne une règle absolue ? Chacun serait-il un grand footballeur professionnel sans le savoir ?
Cependant, étant sage comme une image, aussi plat, et autant limité par l’encadrement, Charles-Joseph avait suivi ce sage conseil généreusement donné –ou plus exactement intimé– par ceux en charge de son éducation. Qui devaient ignorer comme lui-même l’ignorait que « les gens assez sensés pour donner des conseils le sont d’ordinaire assez pour n’en point donner ».
Des buts, il s’en était fixés. Il les avait atteints à la force du poignet –aidé parfois en cela par celui d’une veuve attendrie, lorsque lesdits buts, d’ordre sexuel, avaient été trop difficiles à atteindre. Il pouvait être fier de s’être fait lui-même et tout seul comme un grand. Parti de rien, il n’était pas arrivé à grand-chose, mais il était arrivé quelque part. Ce quelque part qui aurait tout aussi bien pu être le même s’il ne s’était fixé aucun but.
«Je me suis fait tout seul, à la force du poignet» avait-il clamé haut et fort, comme d’autres qui, comme lui, avaient réussi.
Ça ne s’était pas fait tout seul. Les buts à atteindre, il lui avait fallu les garder en permanence dans sa ligne de mire, les fixant comme d’autres avaient fixé la ligne bleue des Vosges, rêvant de conquêtes. Droit devant, contre vents, marées, grêle et neige, allant contre et ne faisant jamais avec, il avait parcouru cent fois le chemin qui mène à la réussite.
Et il avait réussi.
Cependant il était passé à côté de tout ce qui longeait sa route, sans rien voir ni entendre. Les ornières qu’il avait creusées sans s’en rendre compte, à force de marches forcées, s’étaient tellement creusées qu’il avait fini par ne plus se rendre compte de la beauté du ciel et de la terre. Les deux murs parallèles qu’il avait érigés de part et d’autre de son chemin l’ayant coupé de ce qui fait la vie : la vie.
Mais il avait réussi à les atteindre, ces buts.
Un surtout.
Quelle belle réussite, quelle satisfaction! C’était un but élevé, très élevé. Un but à sa hauteur. Et de cette hauteur, tel un conquérant, sans même prendre le temps de se poser, il avait daigné poser un regard sur ce chemin tout en bas qu’il avait parcouru. Et creusé.
Quand on a un but à atteindre, on ne fait pas de sentiment. En bas, tout en bas, de chaque côté de ce chemin, on pouvait effectivement s’apercevoir qu’il n’avait pas fait de sentiment. C’étaient des amours rejetées, des amitiés perdues, des beautés écrasées comme ces fleurs qu’il lui avait bien fallu piétiner pour progresser coûte que coûte. «C’est tout de même pas des fleurs à la con qui vont m’empêcher d’avancer!» s’était -il répété jour après jour.
Il avait réussi. Et de sa tour d’ivoire, passée l’exaltation, les yeux rivés sur son œuvre, Charles-Joseph l’avait longuement contemplée. Il avait vu aussi ceux qui, la contemplant, le contemplaient. Ran tan plan.
Puis peut-être parce que le vent avait commencé à tourner, la fraîcheur venant, les admirateurs étaient partis, l’un après l’autre, d’abord lentement, puis y mettant de plus en plus de précipitation.
Finalement, en bas, tout en bas, lorsqu’il n’y avait plus eu personne, Charles-Joseph avait enfin pu pleinement goûter sa réussite. C’était l’aboutissement.
Ce n’est que plus tard que de drôles de sentiments l’avaient gagné, qui avaient grandi de jour en jour. Sentiments de vide (il lui avait bien fallu faire le vide autour de lui), de solitude, puis bientôt de néant.
Alors il put apprendre qu’il y a une chose plus triste que rater ses idéaux : les avoir réalisés.

 reproductioninterdite.jpg

Laisser un commentaire

 

célia dojan |
marietheresedarcquetassin |
Le blog de Lyllie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | meslectures14
| je m'en vais vers l'arbre v...
| Ecrits d'OBI